L'Assassinat du général Kléber
Chronique n°7 · Pierre Jacob
L ’ R A MORT D UN HEROS DE LA EVOLUTION Le public connaît en gros la vie et la carrière de Kléber. Il avait suivi Bonaparte en Egypte, et lorsque ce dernier décida de rentrer en France, il lui succéda à la tête du corps expéditionnaire , avant de d’être assassiné par un indigène. Ce qui est généralement peu ou mal connu du grand public, ce sont les circonstances de cet assassinat. Or, il existe un récit très intéressant de la présence française en Egypte, de la main d’Abd-‐al Rahman al-‐Jabartî, un notable musulman né en 1753 et mort vers 1825. Nous en tirons le passage suivant.
La mort de Kléber. « Ce même jour (14 juin 1800), eut lieu un événement des plus graves. Le général Kléber était en conversation avec le chef des ingénieurs tout en se promenant dans le jardin de sa demeure à Azbakiyya. Un individu qui était alépin, s’approcha. Kléber lui fit signe de se retirer en lui disant « Mma fish », interdiction qu’il répéta à plusieurs reprises. Mais comme l’individu ne se retirait pas, Kléber pensa qu’il avait quelque mission urgente à accomplir ; il s’approcha donc de lui, tendit la main gauche comme s’il voulait la faire baiser. L’autre saisit la main et frappa Kléber de quatre coups de poignard qu’il tenait caché dans la main droite. Frappé en plein ventre, le général s’effondra à terre en criant. Son compagnon, l’ingénieur, se précipita vers lui. L’assassin le frappa lui aussi de plusieurs coups avant de s’enfuir. Les soldats qui montaient la garde devant la porte entendirent les cris de l’ingénieur, ils se précipitèrent et trouvèrent Kleber gisant ayant encore un souffle de vie. Mais pas d’assassin. Effrayés, ils donnèrent l’alerte avec leur tambour et sortirent précipitamment dans toutes les directions à la recherche de l’assassin. Aussitôt les chefs se réunirent. Immédiatement, ils envoyèrent des soldats sur les forts et les fortifications. Ils pensaient que ce meurtre était le fait des gens du Caire. La ville fut encerclée, les canons chargés, les bombes préparées. Ils disaient entre eux : « Il faut massacrer les habitants du Caire jusqu’au dernier ! ». Ce fut un moment d’affolement considérable dans la population, une angoisse terrible. La plupart des gens ignoraient ce qui venait de se passer. De leur côté, les militaires poursuivaient la recherche de l’assassin. Finalement, ils le trouvèrent blotti sous un mur en ruine, dans le jardin appelé « Ghaït Masbah » et voisin de la demeure même du général en chef. Il fut aussitôt arrêté. Ils découvrirent que c’était un Syrien . Le travail de la justice militaire « On l’interrogea aussitôt : nom, âge, pays d’origine. Ils découvrirent alors qu’il était d’Alep, et s’appelait Sulayman. L’interrogatoire se poursuivit sur son lieu d’hébergement. L’assassin répondit qu’il logeait dans la mosquée d’Al-‐Azhar. On l’interrogea ensuite sur ses relations, s’il avait informé quelqu’un de son projet, si quelqu’un avait partagé son dessein, l’y avait incité ou l’en avait détourné. On lui demanda depuis combien de temps il était en Egypte, quel était son métier, sa religion. On le tortura jusqu’à ce que ses enquêteurs aient obtenu toute la vérité sur l’affaire. C’est alors que les militaires furent convaincus de l’innocence des gens du Caire en cette affaire; aussi abandonnèrent-‐ils les dispositifs de combat qu’ils avaient tout d’abord entrepris. Ils avaient entretemps envoyé des personnes de confiance dans tous les milieux afin d’être informés sur l’état d’esprit des la population ; aucun lien indiquant une quelconque connivence ne fut trouvé. On voyait plutôt les gens s’informer auprès des Français sur cet événement. Bref, tout cela prouvait l’innocence des Cairotes dans ce meurtre. Les militaires convoquèrent le cheikh Abd Allah al-‐Sharkawi et le cheikh al-‐Arishi, le cadi. Ils les informèrent des faits et les retinrent jusqu’au milieu de la nuit. Ils les obligèrent à convoquer ceux que le meurtrier avait indiqués comme étant au courant de son projet. Les deux cheikhs se rendirent en compagnie de l’aghâ à la mosquée al-‐Azhar, demandèrent le groupe qui était accusé : on n’en trouva que trois, le quatrième fut introuvable. L’aghâ les arrêta et les emprisonna dans la demeure du qâ’im maqâm à l’Azbakiyya.
Un tribunal militaire fut constitué suivant les usages pour les causes criminelles. Les trois individus impliqués furent condamnés à mort. Mais Mustafa Efendi al-‐Bursuli fut libéré, n’ayant eu connaissance ni du projet ni de l’intention du meurtrier. Les trois autres furent exécutés pour avoir su le projet du meurtrier le matin même du meurtre et ne pas en avoir informé les autorités français : ils furent accusés de participation au meurtre. Telles furent les conclusions du tribunal. Un compte rendu détaillé du procès a été rédigé et publié abondamment dans les trois langues : français, turc, arabe. J’avais d’abord laissé de côté document à cause de sa longueur et de ses imperfections en arabe, mais j’ai constaté dans la suite que beaucoup de personnes souhaitaient en avoir connaissance comme un document de base sur l’événement lui-‐même et sur le déroulement de la procédure. Il est en effet digne d’intérêt de voir avec soin et quelle précision ces gens-‐là, qui ne professent aucune religion, se fondent dans leur jugement sur la raison de savoir comment un homme simple et borné a pu ainsi s’introduire habilement, alors que les Français ont grand soin de veiller à la sécurité de leurs chefs ; il est, enfin, intéressant d’apprendre comment , une fois arrêté, cet homme a été contraint d’avouer : ni lui, ni ceux qui furent avoués sur ses indications ne furent exécutés sur le champ ; on attendit la confrontation avec leur dénonciateur et la découverte de l’arme, recouverte encore du sang de leur général et de leur chef. Bien plus, ils mirent en place un jury et un tribunal, convoquèrent le meurtrier, lui réitérèrent questions et interrogations, tantôt de vive voix, tantôt sous la torture ; ils convoquèrent également ceux qui furent dénoncés, les interrogèrent séparément, puis en confrontation. Ils exécutèrent ensuite la sentence du jury, telle que la délibération du tribunal l’avait fixée: ils mirent en liberté Mustafa Efendi al-‐Bursuli, le calligraphe, puisqu’aucune accusation ne fut retenue contre lui et qu’il ne pouvait en conséquence être puni. Tout cela ressort de la teneur de ce rapport. Combien une telle manière de procéder est éloignée de celle que nous avons vue dans la suite avec ces voyous de soldats, qui se prétendent musulmans, se disent guerriers de la guerre sainte et que nous voyons se livrer à des massacres et à la ruine de la société humaine et tout cela pour la satisfaction de leurs passions animales. Nous aurons l’occasion d’en parler. Tel est ce qui a été écrit concernant cette affaire et livré à l’impression. C’est le texte exact mot pour mot. Je n’y ai rien changé. Je ne suis pas de ceux qui retouchent les discours. Les barbarismes que l’on y remarque se trouvent tels quels dans le texte (arabe) original ». Mercredi 18 juin 1800 : les funérailles de Kléber. « Les Français ont été accaparés durant ces trois jours par les conséquences de l’assassinat du général. Dans les quartiers contrôlés par des officiers de police, il a été demandé de procéder au nettoyage des rues. Au matin, eut lieu le rassemblement de leurs soldats, de leurs chefs et du groupe, toujours le même, de Coptes et de Syriens. Le cortège funèbre sortit, composé de cavaliers et de fantassins. La dépouille du général avait été déposée dans une caisse de plomb recouverte d’un couvercle bombé. Cette caisse avait été placée sur un char et on avait déposé sur elle le couvre-‐chef du général, son sabre, et le poignard du meurtre encore imprégné du sang de la victime. Quatre petits drapeaux faits de crins noirs avaient été disposés aux angles du char. Les tambours étaient frappés, mais d’une manière différente ; ils étaient ornés d’étoffes noires ; les soldats marchaient, tenant le fusil, le canon tourné vers le sol ; tous portaient un brassard noir. La caisse mortuaire était recouverte d’un velours noir brodé de fils d’argent. Au moment du départ du cortège funèbre, canons et fusils se firent entendre. Le cortège partit de la résidence du général, à l’Azbakiyya, vers la porte al-‐Kharq, puis vers le darb al-‐Gamâmiz et la zone Nâsiriyya. Arrivés au Tell al-‐Aqarib, où ils élevèrent un fort, ils firent tirer des salves de canons. Ils avaient amené là l’assassin Sulayman l’Alépin et les trois inculpés mentionnés ci-‐dessus. Ils exécutèrent en ce lieu la sentence. Ensuite le cortège continua jusqu’à la porte du palais al-‐Aïni. Là, ils enlevèrent la caisse mortuaire et la placèrent sur un tertre sur lequel ils avaient érigé une sorte de cabane (c’est-‐à-‐ dire un catafalque). Ils avaient installé tout autour une balustrade recouverte d’une étoffe blanche et y avaient planté des cyprès. A l’entrée deux soldats montaient la garde avec leurs fusils, nuit et jour. Ils se remplaçaient à tour de rôle de façon à assurer la garde en permanence. » ABD-‐AL-‐RAHMAN AL-‐JABARTI, Journal d’un notable du Caire durant l’expédition française, 1798-1801, Paris, 1979, p. 248 -‐ 251.
L’exécution des assassins Il y a un aspect qu’on garde en général dans l’ombre. Al-‐Jabartî semble montrer une certaine fascination pour la procédure judiciaire contre l’assassin du général, mais il passe rapidement sur son exécution et celle de ses complices. Il est vrai qu’elle n’avait rien de nouveau pour lui, puis qu’il s’agissait de la méthode locale, en l’espèce le pal. Le recours à ce supplice par une armée héritière des principes de la Révolution, n’avait par contre rien de glorieux. « Après cette cérémonie toute l’armée se transporta atour du monticule du fort de l’institut, qu’on avait désigné pour le lieu de l’exécution de l’assassin et des trois sheikhs ; on les fit sortir du fort où ils avaient été transférés dès le matin, et on leur lut la sentence sur le seuil de la porte de leur prison. Souleyman conserva une attitude calme, imposante et pleine de sérénité, tandis que les sheikhs s’abandonnaient au plus violent désespoir. Le jeune Syrien, honteux de leur lâcheté, leur prodigua les injures les plus graves. L’exécution commença par les trois sheikhs : ils eurent la tête tranchée sous les yeux de Souleyman, qui donna à ce spectacle toute l’attention et le sang-‐froid d’un homme inébranlable dans ses convictions. On procéda ensuite au brûlement de son poignet. Pendant cette cruelle et douloureuse opération, il ne proféra aucune plainte, on ne remarqua même aucune altération de sa figure. Tout à coup un morceau de bois enflammé, se détachant du foyer, vint tomber sur son coude ; il poussa un cri et demanda qu’on lui ôtât ce surcroît de douleur, Barthélémy, qui était auprès de lui, et qui avait réclamé et obtenu l’insigne honneur d’être son bourreau, lui dit avec ironie : « Quoi ! un homme aussi brave que toi, craint une légère douleur ! Qu’est-‐elle auprès de celle que tu éprouves depuis un quart d’heure avec tant de courage ! « Souleyman, le regardant avec fierté et mépris : « Chien d’infidèle, lui dit-‐il, sache que tu n’es pas digne de m’adresser la parole ; fais ton devoir en silence ; la douleur dont je me plains n’était point dans la sentence que mes juges ont prononcée ». Après que son poing fût brûlé, Barthélémy le coucha à terre sur le ventre et, tirant un couteau de sa poche, lui fit une large incision dans le fondement. Approchant ensuite le bout du pal de cette ouverture, il l’enfonça dans le corps à grands coups de maillet. Lorsqu’il sentit le bois arrivé au sternum, il lia les bras et les jambes du patient, l’éleva en l’air, et fixa le pied du pal dans un trou pratiqué à cet effet. Souleyman n’avait, pendant cet affreux supplice, proféré aucune parole ; lorsqu’il fut élevé, il promena ses regards sur tous les assistants et prononça à haute voix la profession de foi des Musulmans : « La ilah el Allah, ou Mohammed rasoul Allah ! ». Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète ». Il récita ensuite quelques versets du Coran et demanda à boire. Un soldat qui était au pied du pal allait lui rendre ce dernier service, lorsque Barthélémy l’arrêtant : « Gardez-‐vous en bien, cela le ferait mourir sur le champ ». Le malheureux vécut encore quatre heures, et aurait vécu peut-‐être davantage, si le soldat de garde, après que Barthélémy et tout le monde fût parti, n’eût eu pitié de ses horribles souffrances. Il lui donna à boire au bout de son fusil, et Souleyman mourut à l’instant même ». E. BARBOIS, « Kléber », Revue d’Alsace, 1837, p. 366-368 Le Barthélémy dont il est question ici n’est pas le bourreau français. Son vrai nom est Petro Saferlu, et il vient de Chio. Il est par ailleurs célèbre pour ses atrocités à la tête des auxiliaires mamelouks. Cela n’enlève rien à l’ignominie de la décision du tribunal. Il s’est pourtant trouvé un homme pour sauver un peu l’honneur, un simple troupier anonyme: en donnant à boire au condamné, il stoppait net ses souffrances. On ne peut s’empêcher de penser à ce troupier romain qui a donné à boire au Christ sur sa croix pour le tuer. Contrairement, à ce qu’on raconte dans la tradition chrétienne, il ne s’agissait pas de fiel, mais de la posca, la boisson réglementaire du légionnaire… Pierre Jacob