Les lieux de perdition Les cafés « Les cafés étaient les lieux où nous nous rendions d’habitude pour nous distraire. Nous faisions du billard, nous buvions du rata<ia le matin, et l’après-midi, du vin et du café. Fumer n’y était pas très courant. Si j’étais resté plus long-temps à Strasbourg, ma pipe aurait rendu l’âme. Le soir, nous nous installions dans quelque estaminet bien joyeux. On y buvait, on y dansait, et à minuit ou une heure, on rentrait. Ces aveux montrent au lecteur qu’à l’époque je ne me suis pas amélioré, et pas disposé à le faire (1). Ancien Café Sandmann, actuellement le Gruber, rue du Maroquin

Les demoiselles de petite vertu A présent, un mot sur la galanterie strasbourgeoise ! Il n’existe pas ici de bordels privilégiés, mais les établissements sont légion, où l’on peut apporter son offrande à la sensualité (2). Certains sont très connus. Un matin, le lieutenant Gymnich vint nous voir, et nous demanda si nous voulions l’accompagner à la Croix Jaune (3). Nous en <îmes la promesse. Moi, j’imaginais qu’il s’agissait d’un lieu comme nous en avions fréquentés jusque là, une taverne ou un café. Gymnich vint nous chercher l’après-midi ; comme Monsieur F. avant encore des lettres à écrire, je fus seul à l’accompagner. Nous arrivons donc dans une maison de bel aspect, devant la porte de la ville. Une dame d’un certain âge nous accueillit très courtoisement dans un salon. Gymnich commanda une bouteille de vin, et après avoir bu un verre, passa la porte. J’attendis son retour pendant plus d’une demi-heure. J’avais <ini ma bouteille qu’il n’était toujours pas revenu. Je demandais le prix du vin, on me répondit 16 sous. Cela me troubla, car le vin était d’une qualité qu’en d’autres lieux, on aurait payé 6 sous à peine. Je payai cependant et m’en allai. Voilà que je rencontre Monsieur Von F (..). Il me demande où je vais. - « Je m’en vais, Gymnich m’a laissé là, et j’ignore pourquoi. » - « Ne t’en fais pas, me répond-il », et il me ramène. Il commande du vin. Je lui fais remarquer que sur place, il ne vaut rien, et qu’il est bien plus cher qu’ailleurs. Mais il ne veut rien savoir. Sur ces entrefaites, retour de Gymnich, acompagné de trois femmes, qu’il nous présente ainsi : Messieurs, les demoiselles de la maison ! Je me lève, je les salue, ce qui les fait presque rire aux éclats. Elles s’asseyent, et se tiennent si bien que je n’arrive pas à m’imaginer qui elles sont réellement (4). Gymnich <init par nous parler avec de telles expressions, que je me rends compte quel idiot j’avais été ! Mais qui aurait pu s’imaginer une telle mise en scène ? Tout était si courtois ! Je fais alors appel à mon stock de grivoiseries, et je les utilise si <inement que les <illes <inissent par

me montrer un certain penchant… La courtisane Maria de Strasbourg Gravure hollandaise de

La jeune Gille de la haute société qui lui a servi de modèle. Virgo praecipua, Chronique de Staedel, 1612- 1615. Déjà Le soir venant, cette au XVIIe siècle, les courtisanes étaient m a i s o n d e p l a i s i r s difGiciles à distinguer des honnêtes connaît une certaine femmes… af<luence. Toutes sortes de personnes s’y retrouvent en grand nombre, et cette vie débridée se poursuit jusqu’au jour, au moment où nous reprenons le chemin du retour. Certes, la police visite de temps en temps ce lieu, mais l’inspection ne va pas plus loin qu’à Francfort-sur-le-Main. A côté des <illes de mauvaise vie qui of<icient dans des maisons connues, on en trouve une foule le soir dans les rues, et dont il faut se garder. D’une part elles sont porteuses de maladies vénériennes, mais elles ont aussi l’habitude de visiter les poches de leurs amants et de disparaître avec leur contenu. En plus, on risque d’être attrapé par une patrouille de police et incarcéré… Traduction Pierre Jacob

Notes (1) FREDERIC PITON, Strasbourg Illustré, t. I, 1855, p. 8, sur l’arrivée des cafés à Strasbourg. Ces cafés sont généralement fréquentés par les notables, alors que le peuple se retrouve dans les brasseries. (2) Il semble pourtant qu’il ait existé des bordels surveillés par la municipalité. L’ancienne République a oscillé entre répression et surveillance de la prostitution : exclusion des prostituées, cantonnement dans certaines rues, imposition de signes distinctifs, etc. (3) , Das alte Strassburg, p. 222, 223, mentionne un lieu ADOLPHE SEYBOTH fum Gelben Eck, place saint Nicolas-aux-Ondes. Signalons, sans que cela ait un lien certain, qu’à Strasbourg, les hérétiques repentis devaient porter une croix jaune (Procès de Friedrich Reiser, 1458) (4) CADET GASSICOURT, Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière… pendant la campagne de 1809, Paris, 1818, p. 14 : « On m’avait dit que Strasbourg renfermait un grand nombre de prêtresses de Vénus, remarquable par l’élégance de leur taille et la douceur de leurs manières. J’étais fort étonné de n’en point apercevoir au spectacle, au concert public, aux promenades, ni dans les rues marchandes. « Nous avons des mœurs ici, me dit un médecin de la ville, et nous ne permettons pas le commerce ostensible des charmes et des plaisirs, commerce qui a tant de vogue à Paris. Nos prostituées sont obligées d’être décentes quand elles sortent, et l’œil d’un étranger les distingue dif<icilement. Cependant elles fourmillent dans Strasbourg comme dans toutes les villes de garnison… ».