Qui connaît Caroline Baer ? En 1895, sous le patronage du gouverneur allemand Hohenlohe, la ville de Strasbourg présentait au monde une Exposition Industrielle et Artisanale où des producteurs venant d’Alsace-Lorraine, du pays de Bade et du Palatinat faisaient connaître leurs productions et leur savoir-faire. L’événement se déroulait dans ce qui est aujourd’hui le parc de l’Orangerie. L’élément central de ce parc d’exposition était formé par deux lacs, toujours visibles. Le long de leur rive nord se dressaient les halles d’exposition en style palatial. Au sud s’étendait un parc d’attraction (Kinderspielplatz) avec les inévitables Bierhallen mais aussi un hippodrome, une montagne russe, un théâtre miniature, une balançoire. Depuis l’entrée, on pouvait prendre à gauche en direction de la section Croix Rouge, ou tout droit vers le grand restaurant et les lacs, ou encore à droite vers le parc d’attraction.

Or, la première curiosité que l’on rencontrait en empruntant cette allée était une couveuse pour nouveaux - nés. Le catalogue de l’exposition nous donne à son sujet les indications suivantes: « La couveuse pour nouveaux - nés présentée par Madame Caroline Baer, née Reisser, a suscité un très grand intérêt. Elle est destinée aux enfants prématurés ou de constitution fragile. Malheureusement, on s’est refusé d’en faire la démonstration pratique. L’intérêt avec lequel les médecins suivent cette invention est illustré par le fait que, l’an dernier,

à l’Exposition des Accoucheuses de Berlin, Madame Baer a été distinguée par les autorités médicales. Egalement en 1894, à l’Exposition universelle de Lyon, on a vu fonctionner un pavillon hébergeant de telles couveuses. Le sénateur A. Bisseuil en a fait l’éloge dans une brochure intitulée L’Oeuvre Maternelle des couveuses d’enfants, et consacrée à l’utilité de cet appareil, parvenu au stade l’usage, dans un institut gynécologique. On voit donc l’utilité pratique de cet appareil. Comme cela se voit sur l’image, il repose sur des tréteaux, il est constitué d’un boitier cubique, avec une ouverture sur un côté. A l’intérieur, un thermomètre indique la température stable requise. Un conduit, au sommet, sert à évacuer les gaz, tandis qu’un récipient d’eau chaude fournit l’humidité nécessaire. On a donc lieu de proclamer avec le sénateur Bisseuil : que chacun apporte son obole ! Il en va du salut de milliers d’enfants, à qui nous tendons la main ». Ce qui est à noter, c’est que cette invention est présentée par une femme, peut-être est-ce même la seule. Elle a déjà été décorée à Lyon et Berlin. Le catalogue signale qu’on a refusé de faire la démonstration pratique. Le cadre ne s’y prêtait pas. Pourquoi alors reléguer son appareil entre la section Croix- Rouge et le parc d’attraction ? Pourquoi ne pas la montrer à côté du matériel médical exposé dans les halles industrielles ? Il semble par contre qu’on ait voulu intéresser un public féminin. Dans ce cas, où le trouver ? Sur le chemin par où passent les Caroline Baer et sa couveuse mères de famille, lorsqu’elles amènent leur progéniture vers le toboggan ou l’hippodrome, pendant que les messieurs discutent technique dans les halles industrielles.

Qui était Caroline Baer, épouse Reisser ? Une Strasbourgeoise ? Une sage-femme ? Qui avait construit l’appareil ? Il ne semble pas qu’elle ait été soutenue par une entreprise, puisque le sénateur Bisseuil doit faire appel aux dons. Un contexte porteur Caroline Baer semble isolée dans cette exposition, mais elle a sa place dans une galerie de portraits peu étoffée, celle des femmes inventrices. Mais elle est également à l’image de progrès que la médecine connaît à l’époque, notamment en ce qui concerne les tout-petits. Le souci du bien naître est ancien à Strasbourg. Dès le XVIe s., les hospices civils avaient une salle des accouchées où se côtoyaient des bourgeoises et des femmes du peuple. Rappelons que ce sont les accoucheuses qui ont demandé au médecin de la ville de faire faire la première planche anatomique. Elles voulaient comprendre le déroulement d’une naissance. Et ceci à une époque où à la campagne, les sages-femmes étaient soupçonnées de pratiques magiques voire diaboliques. Au XVIIIe siècle, Strasbourg est à la pointe de l’obstétrique en créant la première école de sages-femmes, à l’initiative de Jean- Jacques Fried (1689-1769). Au moment où Caroline Baer expose sa couveuse, l’ancien hôpital de la ville a été agrandi, et on y trouve désormais une clinique spécihique pour les femmes. Parallèlement, en ville, fonctionne depuis 1890 une Krippe des vaterländischen Frauenvereins, Fritzgasse. On s’y occupe de 90 nourrissons. A signaler aussi la Krippe der Diakonissen, rue sainte Elizabeth, avec 20 petits enfants, ainsi que la Krippe Katholischer Schwestern, place Saint Pierre-le-Jeune, 20 enfants. En 1901, une première clinique spécialisée ouvrira à Neudorf et en 1914, un Institut de Puériculture sera inauguré à proximité de l’hôpital Civil. Caroline Baer et sa couveuse, vue avec notre regard d’aujourd’hui, et dans le cadre de l’Exposition de 1894, fait higure d’unicum. Elle est pourtant représentative d’évolutions qui se font

à l’extérieur de ce parc, dans une ville qui peu à peu entre dans le monde moderne Pierre Jacob Sources: Strassburg und seine Bauten, Strasbourg, 1894, p. 497 suiv. Strassburger Industrie und Gewerbeausstellung für Elsass-Lothringen, Baden und die bayerische Rheinpfalz, Sélestat 1896.

Source: Strassburger Industrie und Gewerbe Austellung für Elsass Lothringen, Baden und die Bayerische Rheinpfalz. Herausgegeben von Anton Theodor Stoll, Schlettstadt, 1896.