1870 : L’incendie des Dominicains : à qui la faute ? En 1870, du 15 août au 28 septembre, la ville de Strasbourg fut assiégée par une armée allemande. Afin de hâter sa capitulation, on se mit à la bombarder, afin que la population civile fît pression sur les autorités. Ce fut un échec, et la ville ne se rendit que devant la menace d’un assaut. Le paroxysme de la violence fut atteint dans la nuit du 24 au 25 août. Le bombardement commença à 8 huit heures du soir et dura toute la nuit. La triste conséquence de ce pilonnage fut la destruction d’une série de bâtiments publics et spécialement de l’église des Dominicains, qui hébergeait jusque là une des plus riches bibliothèques d’Europe. On a à peu près oublié l’incendie de l’Aubette, de la Préfecture et d’une série d’hôtels privés, qui furent restaurés par la suite, mais la destruction des Dominicains fut un choc considérable dans toute l’Europe, et la preuve, pour certains, que les Allemands étaient bien des Barbares. De fait, pour l’époque, l’étendue des dégâts dans la ville était inimaginable. On n’avait plus vu cela en Europe depuis l’incendie de Magdebourg en 1631 ou les dévastations de Heidelberg, Spire et Worms par les troupes de Louis XIV. Or, à cela s’ajoutait la destruction d’une bibliothèque. Les nombreux témoins de ce siège, qui ont par la suite publié leurs souvenirs, n’ont pas manqué de rappeler dans le détail les richesses culturelles détruites (1). Dans le contexte des nationalismes de l’époque, on se rejeta la responsabilité de ce crime. Dans les thèses qui s’affrontèrent, on prit des positions manichéennes. Côté français, on présenta les Allemands comme des Barbares qui prenaient un malin plaisir à démolir les bâtiments historiques ; côté allemand, mais aussi du côté français, on accabla les autorités municipales et militaires héritées du IIe Empire, et qui n’avaient pas fait leur travail. Cet événement s’est déroulé il y a 145 ans. On devrait donc pouvoir examiner la question de la responsabilité avec un peu plus de sérénité. Les faits bruts Au lendemain de cette nuit terrible du 24 août 1870, les Strasbourgeois purent, en parcourant leur cité, constater l’effet dévastateur des obus allemands. Des habitations privées avaient été rasées, des rues étaient comblées par des gravats de plusieurs mètres d’épaisseur, l’Aubette, l’Hôtel de Ville, la Préfecture, les Dominicains étaient en ruines. Ce malheur s’ajoutait à ce que vivaient déjà les quelques 10 000 personnes venues chercher refuge dans la ville et qui campaient sur les berges, exposées aux miasmes et à l’infection (2). Les débuts de l’incendie des Dominicains ont été décrits par le secrétaire général de la préfecture, le Comte de Malartic. Son témoignage est confirmé dans ses grandes lignes par l’historien Rodolphe Reuss.
La bibliothèque municipale était adossée à celle du séminaire protestant, riche de 85 000 volumes. L’église du Temple-Neuf leur faisait suite. Dans le même pâté de maisons se trouvait le Gymnase Jean-Sturm, haut lieu de l’humanisme protestant, qui abritait à ce moment précis une ambulance. L’incendie a pris dans le séminaire protestant et s’est communiqué en un clin d’œil à la bibliothèque municipale. Malgré leur promptitude, les pompiers venus du poste de l’Hôtel-de-Ville n’ont pu arrêter sa progression. Impossible d’accéder à l’étage pour sauver les manuscrits les plus précieux : l’escalier en
bois avait brûlé dès le début. Malartic rajoute que les batteries allemandes prenaient l’incendie comme repère et que les obus éclataient sur les travailleurs. Le foyer gagna par les toitures le Temple-Neuf, puis les bâtiments du Gymnase voisin, qu’il détruisit sur un carré de 150 mètres de côté. Les flammèches mirent ensuite le feu à d’autres maisons proches du sinistre. (3). Les réactions Celles dont on dispose nous viennent surtout des élites culturelles de la ville et des journalistes venus la visiter après sa reddition. Un homme comme Raymond Signouret, qui relate le siège avec beaucoup d’honnêteté, ne consacre aux Dominicains qu’une note de bas de page. Signouret n’est pas strasbourgeois, et il s’est surtout attaché à dénoncer les souffrances de la population (4). Cette dernière avait alors d’autres soucis, et en premier lieu, celui de survivre. R. Reuss montre cependant un simple ouvrier pleurant à chaudes larmes dans les ruines du Temple Neuf (5). Remarquons qu’au lendemain de cette nuit catastrophique, les autorités de la ville, qui entretenaient une correspondance régulière et plutôt policée avec Von Werder, commandant des forces assiégeantes, restent muettes sur la perte de la bibliothèque. Plus étonnant, le 17 septembre, c’est ce même Von Werder qui demande au général Uhrich, commandant de la place, de mettre en sécurité les ambulances et les biens culturels (6) A gauche : Karl August von Werder (1808-1888). Ce général prussien succède devant Strasbourg à un autre Prussien, Von Beyer, qui commandait les troupes badoises. Il mène ensuite le siège avec la dernière rigueur. A droite : Jean-Jacques Alexis Uhrich (1802- 1886). A la retraite depuis 1867, il reprend du service comme commandant de la garnison de Strasbourg. Sa formation, traditionnelle, ne le prédisposait pas à faire face à la situation désespérée dont il héritait.
Henry Sutherland Edwards, journaliste au Times est entré à Strasbourg après les troupes allemandes. Il parcourt les rues, monte à la plate-forme de la cathédrale, et naturellement, se rend dans les ruines des Dominicains. Il ne trouve que des monceaux de gravats et de papier calciné. Il pose à plusieurs reprises la question : a-t-on pu sauver quelque chose ? Pas une feuille, lui répond le bibliothécaire. Même le catalogue en préparation n’a pu être sauvé (7). Alors qu’Edward se contente de rapporter sobrement ce qu’il voit, le journaliste américain Lewis Appleton, effleure l a question de la responsabilité. Lui aussi énumère les bâtiments démolis, mais il a visité d’autres villes bombardées ; il relativise donc ce qu’il voit à Strasbourg. Appleton reprend les témoignages de Strasbourgeois présents pendant le siège, et qui, curieusement, affirment que Von Werder s’était efforcé d’infliger le moins possible de dégâts et de souffrances à la ville. Il va jusqu’à affirmer que des ordres avaient été donnés pour protéger non seulement la cathédrale mais aussi les maisons privées (8). Quoiqu’il en soit, le 25 août au matin, les Strasbourgeois se trouvèrent devant les ruines fumantes des Dominicains. Ceux qui étaient attachés au patrimoine historique disparu, eurent la réaction de comparer cette destruction à celle de la bibliothèque d’Alexandrie par le chef arabe Omar. Ce dernier aurait justifié la destruction de ladite bibliothèque par une sorte de sophisme : s’ils contiennent la même chose que le Coran, ils sont inutiles ; si leur contenu est contraire au Coran, il faut de toute manière les détruire. On sait depuis un certain temps que le fameux Omar n’y était pour rien. (9) Anthony Steinhoffer écrit qu’en bombardant le Temple-Neuf, Von Werder s’était aliéné les protestants, a priori moins hostiles aux Allemands que les catholiques. Il avait aggravé son cas en choisissant la date de la Saint Barthélémy ! (10). Comment s’y retrouver, au milieu de ces interprétations contradictoires ? La méthode Moltke Si l’on veut mieux comprendre les événements, il convient de s’intéresser à ce qui se passait dans les lignes des assiégeants. La tactique du général Werder, consistait à bombarder la ville pour obtenir que la population fasse pression sur les autorités civiles et militaires dans le sens de la capitulation. Selon R. Reuss, ce qui l’y encourageait c’était la croyance, répandue par le préfet Pron, qu’il existait dans la ville un parti protestant prêt à la livrer (11). Des obus étaient déjà tombés sur Strasbourg, mais pour un bombardement en règle, il avait demandé l’autorisation à Berlin. Cette dernière était arrivée le 21 août. Il fit donc savoir au général Uhrich que la ville serait bombardée. Eduard von Schmid, source allemande, se montre très précis sur ce point (12). Les autorités, aussi bien militaires que civiles ont–elles vraiment répercuté cette information auprès de la population ? D’après le témoignage du
strasbourgeois Ernest Frantz, non. Le comte de Malartic, évoque une proclamation du général, du préfet et du maire, pour prévenir les habitants du bombardement, mais n’affirme pas que les Strasbourgeois ont été avertis en bonne et due forme. Raymond Signouret est plus précis et plus accablant. Selon lui, le 22 au soir, le Maire Humann se serait contenté de parcourir quelques rues pour annoncer à ses amis que d’un moment à l’autre, le bombardement allait recommencer et qu’il durerait jusqu’à la capitulation ou à la destruction complète. R. Reuss reproche seulement à Uhrich une étrange imprécision dans son avertissement sur le bombardement à venir (13). Ces accusations convergentes font penser à une incroyable impréparation des Strasbourgeois lorsque l’enfer s’abattit sur la ville dans la nuit du 24 au 25 août 1870. Le bombardement, commencé à 20 h, ne cessa qu’à l’aube. Il se déroula en pleine nuit, sous la pluie. Les assiégeants utilisaient des batteries volantes, difficiles à repérer et à réduire au silence. Mais du coup, comment imaginer que ces dernières aient pu se livrer à des tirs ciblés en direction de la ville ? E. Frantz nous apprend que la nuit était très sombre, qu’il pleuvait, et que l’obscurité de la nuit empêchait de voir les drapeaux de la Croix–Rouge flottant sur les hôpitaux (14) Pourtant Eduard von Schmid, qui est en quelque sorte la voix autorisée de l’historiographie allemande, précise que dès le 18 août, étaient arrivées des cartes destinées à localiser les cibles. Il y en avait une au 40 000e et un plan au 2500e, sur lequel on avait distingué par des couleurs les bâtiments militaires et ceux qui devaient être épargnés. Parmi ces derniers, il y avait certainement la Cathédrale et les ambulances, mais les Dominicains y figuraient-ils aussi ? (15) Il existe un plan de Strasbourg , dressé après le siège et montrant à la fois les bâtiments incendiés et les impacts.
On y voit clairement les Dominicains, la partie incendiée du Gymnase et les immeubles qui ont pris feu dans les rues adjacentes. Or, sur le pâté de maison comprenant la Bibliothèque, et particulièrement sur la façade du Gymnase exposée au tir ennemi, on ne signale pas d’impact, alors que les quartiers adjacents en sont littéralement constellés. Les canonniers allemands ont donc arrosé de leurs projectiles la ville en général et concentré leur tir sur les bâtiments militaires. Si des instructions ont effectivement été données sur les bâtiments à épargner, leur application n’a pas été strictement respectée, c’est le moins qu’on puisse dire (16) On ne peut donc pas affirmer, avec Malartic, que les Allemands ont concentré leurs tirs sur les Dominicains. Mais il suffisait d’un obus égaré pour enflammer la gigantesque réserve de combustible que constituait la bibliothèque (17). Face au fait brut de sa destruction, Von Schmid s’efforce d’attribuer la responsabilité de la catastrophe à la municipalité, qui n’a pas mis tous ces trésors en sécurité dans les caves. Il rappelle qu’au moment où les Dominicains avaient été transformés en bibliothèque, on avait mis en place des plafonds et des escaliers de bois. Von Schmid est conforté par le comte de Malartic, qui nous dit que cet escalier a flambé immédiatement, empêchant tout accès à l’étage. Von Schmid conclut que le bâtiment était déjà dangereux en temps normal, et le réflexe naturel aurait été de le sécuriser dès le début du siège (18) Ce raisonnement reçoit hélas une confirmation du côté des assiégés. Dès 1871, Charles Auguste Schneegans écrit ceci : « Ici, un blâme justement mérité à l’adresse de la municipalité de Strasbourg. Tandis que, depuis le 15 août, tous les Strasbourgeois qui (…) n’ont pas été avertis du bombardement que le 23 par les autorités si peu communicatives à leur égard, tandis que depuis le 15 août, dis-je, ils ont tous travaillé à mettre en sûreté le meilleur de leur avoir, nos édiles, vermoulus comme le gouvernement qui nous les donne, n’ont rien fait, absolument rien, pour sauver au moins quelques bribes de tous les trésors, de tous les joyaux détruits cette nuit et dont il ne reste qu’un peu de cendres que le vent disperse. ….Quant à notre bibliothèque, on aurait pu en déménager la plus grande partie, sinon le tout, dans les caveaux ou dans la cathédrale par exemple, qui est tout en pierres…au besoin l’eût on empilée sur des places publiques et recouvert chaque tas d’une toile imperméable, on en aurait toujours sauvé une bonne partie. On avait huit jours pour cela, depuis le 15 août, huit jours de calme (sauf la matinée du 19), les bras n’auraient certes pas manqué. Le bibliothécaire Saum aurait dû, lui, prendre ou pour le moins provoquer des mesures préservatrices que tant de personnes réclamaient. Se sera-t-il heurté à l’inertie inqualifiable du maire auquel on réclamait aussi, au lendemain du 15 août, une simple pompe à bras qui aurait suffi la nuit dernière pour conserver non seulement le Musée de peinture mais tout le grand bâtiment de l’Aubette ? » (19) Ce texte est accablant. Selon Schneegans, on aurait disposé du temps nécessaire, de la main d’œuvre et de la place. Ce qui, selon lui, a fait défaut, c’est l’esprit d’initiative et le souci du bien commun. Ce qui donne de la consistance à cela est le fait, rapporté par R. Reuss, que pendant le siège, les archives de la
préfecture ont été déposées en partie dans la crypte de la cathédrale, celles de la ville dans les caves de l’Hôtel de Ville, ce qui les a sauvées. Il porte d’ailleurs le même jugement sur le bibliothécaire Saum et les autorités dont dépendaient les locaux (20). E. Frantz accable lui aussi les autorités par son témoignage. Le 31 août, il apprend que les collections du Musée d’Histoire Naturelle sont pratiquement à l’abandon. Le recteur de l’Académie a quitté le bâtiment en y laissant son secrétaire, qui y a installé ses amis. Il faut un ordre du préfet pour que le recteur revienne sur les lieux et que ses amis déguerpissent (21). L’homme qui se trouve en première ligne dans ce concert de critiques est évidemment le bibliothécaire. Il s’appelle Guillaume Auguste Saum. Il est né en 1814 à Strasbourg. Il travaille d’abord aux Archives Départementales du Bas- Rhin, puis à la préfecture, où il finit comme inspecteur vérificateur de la librairie étrangère, autrement dit censeur. Lorsque la guerre éclate, il exerce toujours cette fonction, mais est devenu également bibliothécaire aux Dominicains. Il mourra en 1879 à 65 ans et sera inhumé à Annecy (22). On a cherché à concentrer la responsabilité sur lui. Il a rédigé par la suite un plaidoyer, où il apparaît complètement écrasé par ce qui lui arrivait. Mais cet homme, qui était un simple maillon dans une hiérarchie administrative, avait-il le droit ou la structure mentale nécessaire pour prendre des initiatives ? Le fait est qu’audessus de lui, il y avait des décideurs qui n’ont simplement pas fait leur travail. La guerre à l’américaine, ou l’éléphant dans le corridor Dans sa recherche des responsabilités, R. Reuss écrit que personne n’aurait cru possible que le roi de Prusse, roi chrétien, donnerait l’ordre de détruire des temples et des églises. Guillaume I n’a certainement pas prescrit cela. On sait en effet que la direction de la guerre lui échappait complètement. Mais Reuss touche ici à quelque chose d’important : l’effet de sidération provoqué par l’arrivée à Strasbourg d’une nouvelle façon de faire la guerre. M. de Malartic ne dit pas autre chose : le bombardement de populations civiles ne faisait simplement pas partie des mœurs militaires (23). Hélas, si, depuis la Guerre de Sécession (1861-1865). On y avait vu bombarder Charleston, Atlanta et Richmond (24). Celui qui Helmuth von Moltke avait le mieux tiré les leçons de ce gigantesque (1800 – 1891) laboratoire des guerres futures était Von Moltke, grand ordonnateur des guerres en Prusse. Dès
1866, cette dernière a profité d’un conflit avec le Danemark pour expérimenter ce qu’on avait observé aux USA (25). A présent, Von Werder venait appliquer à Strasbourg les nouvelles pratiques de la guerre, avec, en face de lui, un général Uhrich, à la retraite depuis 1867, et probablement peu au fait des dernières nouveautés en la matière ! On comprend un peu mieux l’impréparation des assiégés. L’histoire locale, quel intérêt ? Il reste un dernier point, rarement abordé. Que représentaient en 1870, pour les élites culturelles d’Alsace les richesses entreposées aux Dominicains ? Rodolphe Reuss, des années plus tard, alors que l’on s’efforce de reconstituer les trésors perdus, écrit ceci : « Il y a bientôt dix-huit ans qu’un certain nombre de savants et d’archéologues, membres pour la plupart du comité de la Société des Monuments historiques dans le Haut-Rhin, proposèrent à cette association la publication d’une série de textes inédits, relatifs à notre histoire provinciale et locale. Un comité provisoire se forma, des listes de souscription furent mises en circulation mais si la foi en la réussite de l’œuvre n’était pas grande chez les promoteurs de l’entreprise elle-même, l’empressement fut moins grand encore chez le public. Pour des causes très diverses, qu’il serait trop délicat peut-être, qu’il serait en tout cas fort inutile de discuter ici, les listes rentrèrent vides ou ne rentrèrent pas, et, dès le mois de juin 1869, le président du Comité annonçait officiellement l’abandon du projet. Il essayait de consoler les rares souscripteurs qui demandaient à l’être, en affirmant que la tentative échouée pour le moment serait reprise tôt ou tard par des successeurs plus heureux. Comme seule trace de son existence éphémère, le Comité laissait une liste très fournie de chroniques inédites de la Haute- et de la Basse-Alsace, qu’il avait jugées dignes d’être tirées successivement de la poussière de nos bibliothèques. » (26) En clair, tous ces vieux papiers n’intéressaient plus grand monde dans les élites locales. Sinon, ces documents auraient été publiés, et donc scientifiquement conservés. On trouve à ce propos de nouveaux détails dans l’Annuaire de la Société pour la Conservation des Monuments Historiques. Dans la séance du 30 juin 1869, Louis Adolphe Spach, au moment de rendre compte de l’échec de l’entreprise, rajoute ceci : « Pour expliquer la non-réussite de l’appel du comité, il s’agit de relever une autre circonstance. La majeure partie des personnes qui s’intéressent en Alsace à l’histoire de notre province parlent de préférence la langue française et lisent de préférence les œuvres écrites en français ; beaucoup de ces lecteurs sont même totalement étrangers à l’usage de l’allemand. Il est évident, il est naturel et pardonnable que la publication des Chroniques, presque toutes composées en allemand, leur offrirait un médiocre intérêt. Les souscripteurs que nous aurions trouvés peu à peu en Allemagne n’auraient point compensé ce déchet ou cette abstention chez nous ». (27)
A cette cruelle constatation répond en écho un texte allemand. Il s’agit du préambule des Chroniques de la ville de Strasbourg, justement sorties de presse en 1870 : « La publication des Chroniques de la ville de Strasbourg, dont je présente ici la seconde partie, a, du fait d’un événement inattendu, trouvé une vocation imprévue : elle est devenue une opération de sauvetage. Au cours des mois d’août et de septembre de cette année, une armée allemande assiégeait la place forte de Strasbourg, et détruisait par des obus la collection de livres et de manuscrits de la ville et de l’université, réunis dans un seul et même bâtiment. Il se trouve que pendant ce temps, l’imprimerie allemande, à Leipzig, était occupée à publier définitivement ce que j’avais récolté au cours des années précédentes dans ces bibliothèques. » (28) Louis Adolphe Spach (1800 – 1879) a dirigé les archives départementales jusqu’à sa mort. Il en a soigneusement classé les ouvrages. En 1867, il a obtenu le déplacement des collections de l’ancien Grenier d’Abondance vers un local rue Brûlée. Au cours du siège de 1870, il a mis les volumes les plus précieux à l’abri dans la crypte de la cathédrale. C’est au regard de son action qu’on a ensuite critiqué l’inertie de la municipalité et du bibliothécaire des Dominicains. Quelles conclusions peut-on tirer ? La responsabilité ne se limite pas au préfet, au maire, au commandant de la place, au bibliothécaire, à Werder ou à Moltke. Elle est plus diffuse. Au l’échelle locale, ne s’intéresse à l’histoire de Strasbourg. Les élites étaient désormais trop francisées pour cela. Pourtant, la bibliothèque allait revivre, grâce à un effort remarquable des nouvelles autorités… allemandes. Il y avait là, indéniablement, beaucoup de mauvaise conscience. Mais c’est un fait qu’en deux décennies, la Bibliothèque de Strasbourg devait largement se relever de ses cendres. Lorsqu’en 1918, Strasbourg redevient française, la Bibliothèque est la seconde en France, après la Bibliothèque Nationale de Paris… Pierre Jacob
Notes (1) Le témoignage le plus solide se trouve chez Rodolphe R , Les bibliothèques EUSS publiques de Strasbourg incendiées dans la nuit du 24 août 1870, Lettre à M. Paul Meyer, L’un des directeurs de la Revue Critique d’histoire et de littérature, Paris, 1871, p. 3 et suiv. (2) Raymond S , Souvenirs du bombardement et de la capitulation de IGNOURET Strasbourg , Bayonne, 1872, s’est particulièrement attaché à ces aspects. Egalement F. I , officier allemand, décrivant un de ces campements, dans LEX Vor Strassburg, Erinnerungen aus dem Jahre 1870, Strasbourg, 1895, p. 114. En entrant dans la ville, les médecins allemands ont d’ailleurs découvert les premiers cas de typhus. (3) M. de M , Strasbourg pendant la campagne de 1870, Paris, 1871, p. 66- ALARTIC 69. La fiabilité de son témoignage a été mise en doute par certains auteurs, qui voyaient en lui un fanfaron, d’ailleurs proche du très controversé Baron Pron. R. R , Les bibliothèques, p. …. EUSS (4) R. S , Souvenirs.., p. 146. Voir aussi, p. 320 et suiv., les chiffres IGNOURET concernant le bombardement et ses effets sur la population. (5) R. R , Les bibliothèques, p. 16. Voir cependant sa curieuse attitude vis-à-vis EUSS du lectorat populaire, p. 8. (6) Strasbourg. Journal des mois d’août et septembre 1870, Paris, 1874, p. 162- 163. (7) Denis Durand B , « Les déboires des journalistes du Times durant DE OUSINGEN la campagne et le siège de Strasbourg en 1870 », Annuaire de la Société des Amis du Vieux Strasbourg, 93-94, p. 95-103 (101-102). (8) Lewis A , Reminiscences of a visit. Battle fields of Sedan, Gravelotte, PPLETON Spicheren and Woerth. Bombarded towns of Thionville, Metz, Bitche, Strasburg, etc. Londres, 1872. p.100. (9) Omar est devenu l’illustration de la barbarie. Je renvoie à l’article de C , déjà très ancien, dans la Revue du Nord, Archives de l’ancienne Flandre, HATELAIN Tome 4, 1835 : « Recherches sur la bibliothèque d’Alexandrie, et sur son incendie, attribué faussement au calife Omar », p. 262 – 274. Aussi E. F , p. RANTZ 188-189.
(10) Anthony J. S , The Gods of the City, Protestantism and Religious TEINHOFF Culture in Strasbourg, 1870-1914, Leyde, 2008, p. 60. (11) Les bibliothèques, p. 18-19. (12) Lettre de von Werder à Uhrich : « Euer Hochwohlgeboren benachrichtige ich ergebenst, das sie nunmehr eines Bombardements der Stadt mit Festung gewärtig sein wollen. Der kommandierende General des Belagerungskorps. V.W. PS : Ueber den richtigen Empfang dieser Mitteilung erbitte ich eine gefällige Antwort. Réponse d’Uhrich : Strassburg, 22 August, abends 11 Uhr. Von dem Generalleutnant, Kommandanten der 3. Armee, habe ich die Anzeige erhalten, dass die Beschiessung der Stadt Strassburg und der fitadelle bevorsteht. Der Divisionskommandant. Uhrich. Le porteur de la lettre, le capitaine Berthier, a reçu un accusé de réception, avec l’ajout : Hierbei bemercke ich, dass ich mich jeder weiteren Auslassung über den feitpunkt des Bombardements, welches jeden Augenblick erfolgen kann, enthoben erachte. V.Werder. Source : Eduard von S , p. 36-37. CHMID (13) Strasbourg 1870, le récit du siège d’après le journal inédit d’Ernest F , Ed RANTZ Place Stanislas, 2011., p. 123.-124. R. S , p. 124 ; M , p. 52. R. R , IGNOURET ALARTIC EUSS Les bibliothèques, p. 20. (14). E. F , Strasbourg 1870, p. 126 . RANTZ (15) E. S , Strassburg. 1870, p. 34. Ce qui semble confirmer que les VON CHMID artilleurs allemands avaient parfaitement les moyens de savoir où ils tiraient, et qu’ils étaient extraordinairement habiles. Donc que la destruction de la bibliothèque était délibérée et machiavélique. R. R , dans, Les bibliothèques, EUSS p. 17-18, ne pouvait faire accepter par ses lecteurs les critiques qu’il avait à faire à la municipalité que s’il accablait au préalable Von Werder et ses artilleurs. R. Reuss était coutumier de ces démonstrations bien équilibrées. (16) F. Ilex, en entrant en ville, s’étonne des destructions quai des Pêcheurs, sur des maisons a priori éloignées du front. Vor Strassburg, p. 106. (17) M , p. 68. ALARTIC (18) V. S . p. 37 : Obgleich man aber nun die Beschiessung der Stadt CHMID stündlich erwarten musste, geschah nichts zur Sicherung der wertvollsten Besitztümer , und namentlich unterliess man es , die Schätze der Bibliothek zu retten , wozu wenige Stunden genügt haben würden, man liess sie ruhig in dem an
und und für sich schon feuergefährlichen, mit höltzernen Treppen versehen Gebäude. Aussi Notes de V. S , p. 41 : Au moment où l’église avait été CHMID aménagée pour recevoir la bibliothèque, on avait mis en place des plafonds et des escaliers de bois. Le bâtiment était donc déjà dangereux en temps normal, et il était d’autant plus recommandé, dès le début du siège, de protéger la bibliothèque. R. R , Les bibliothèques, p. 20 accuse les Allemands d’avoir voulu accabler les EUSS bibliothécaires, ce dont nous n’avons pas trouvé trace. Par contre lui-même accuse les autorités, p. 21 d’avoir négligé le patrimoine culturel. (19) Charles Auguste S , Quarante jours de bombardement, Strasbourg, CHNEEGANS par un réfugié strasbourgeois, Neuchâtel 1871, p. 22. (20) R. R , Les bibliothèques, p. 14 sur le sauvetage des archives de la ville ; p. EUSS 21 sur le bibliothécaire. M , Strasbourg, p. 86, précise que ce sauvetage fut ALARTIC exécuté après l’avertissement salutaire constitué par l’incendie des Dominicains. Il en donne le détail. (21). E. F , p. 150-151. Il fait remarquer que les précieuses collections sont RANTZ très proches des bâtiments militaires. (22) Hubert B , La bibliothèque, Nuée Bleue, 2005, met en scène ce ARI malheureux. A l’origine, un inspecteur vérificateur était chargé de vérifier l’application du système métrique. On voit mal comment cette compétence d’origine pouvait s’appliquer à la librairie étrangère. (23) M , Strasbourg, p. 20. Reuss. ALARTIC (24) Sur ces pratiques, voir Phil L , « Who burned Atlanta ? » nov. 13, 2014, EIGH sur : Opinionator.blogs.nytimes.com ; Aussi : Stephen D , What the Yankees AVIS did to us. Sherman’s bombardment and wrecking of Atlanta, Mercer University Press, 2012. Egalement : On the road to Total War, The American Civil War and the German Wars of Unification, 1861-1871, Cambridge, 2002. (25) Sur Moltke, voir Graf Helmuth Karl Bernhard von Moltke, sur le site de Metapedia. La Guerre de Sécession avait été observée par les militaires européens. On note la présence du Comte feppelin, futur constructeur de dirigeables, et qui s’illustrera dans la première incursion-surprise sur le sol français en 1870. Côté français, il y avait le Prince de Joinville, le Comte de Paris et le Duc de Chartres.
(26) Introduction de : Les Collectanées de Daniel Specklin, Chronique strasbourgeoise du seizième siècle, fragments recueillis et publiés pour la première fois par Rodolphe Reuss., Strasbourg, 1890, p.1. (27) Bulletin de la Société pour la Conservation des monuments historiques, 1869, T. 7, p. 29. (28) Die Chronicken der oberrheinischen Städte. Strassburg. II. Band, Leipzig, 1871, p. V.