La mode française en Alsace — Histoire des perruques
Chronique n°53 · Pierre Jacob
La mode française arrive en Alsace De même que l’Italie avait été au XVe siècle un modèle culturel, la France de Louis XIV a rayonné sur le monde germanique. Le prestige de la mode française a fait qu’on s’est mis à porter des habits comme à Versailles. La perruque faisait évidemment partie de l’équipement. Voici une petite anecdote que nous avons glanée dans les souvenirs d’un gentilhomme français, Lazare Lasalle de l’Hermine, qui a séjourné en Alsace. « La noblesse mal aisée aussi bien que les riches bourgeois sont habillés, comme j’ai dit, à la française, mais à la vieille mode. De mon temps, personne que moi ne portait la perruque dans notre ville d’Altkirch ni dans les environs ; les cheveux gris ou blancs et les têtes chauves y paraissaient
tout naturellement et faisaient connaître l’âge d’un chacun. Ce que je vais dire prouvera que peu de gens y savaient même ce que c’était qu’une perruque, et qu’ils étaient assez simples pour prendre la mienne pour une belle chevelure naturelle. Un soir d’été que nous étions douze ou quinze personnes, tant hommes que femmes, assis en pleine rue à compter des nouvelles, une jeune fille de mes amies se mit à se divertir à contrefaire mon accent étranger; sur quoi, feignant d’en être fâché, je lui dis que si elle ne cessait ses railleries, je lui jetterais ma tête au nez. Toute l’assemblée se prit à rire de ma menace et la jeune gaillarde encore plus que les autres. Personne ne comprenant mon intention, j’ôtai brusquement ma perruque et la jetai sur elle à quatre pas de moi. Je ne saurais exprimer la surprise de toutes ces femmes ; elles firent toutes ensemble un cri général en disant : O Jesus, o Jesus potz tausend, der herr hat sein kopff geschnidet ab ! (1) Et avant qu’elles fussent revenues de leur étonnement, je courus reprendre ma perruque et je la remis sur ma tête, en riant comme un fou de leur simplicité, à laquelle je ne m’attendais pas. Après cela, quoiqu’il fît assez sombre, il fallut montrer encore une fois ma tête rasée et ma chevelure postiche. Les femmes surtout, examinèrent avec curiosité et avec admiration l’arrangement et la monture des tresses d’une perruque, et toutes grossières que fussent ces bonnes gens, elles trouvaient cependant que c’était une chose bien inventée que cette coiffure-là » (2). L’acculturation n’en était qu’à ses débuts. On peut la suivre d’assez près. Dans un premier temps, elle touche les élites. Ainsi, le 3 juin 1683, le négociant Daniel André Koenig offre un banquet pour le mariage de sa fille. On assiste à une bagarre entre l’ammeister Jean Frédéric Wurtz et le sénateur Jean Daniel Franck. Les deux notables s’arrachent les perruques… En 1685, le 23 juin, le magistrat de Strasbourg rend une ordonnance sur le remplacement progressif du costume alsacien par les manières de s’habiller à la française. On tient cependant à
ce que chacun porte des vêtements selon son rang. On s’appuie alors sur les ordonnances de police de 1660 et 1678. Le 25 juin, l’ordonnance est étendue aux cantons ruraux. Les hommes peuvent conserver leur ancien costume, mais doivent s’efforcer d’imiter les modes française, notamment en quittant leur chapeaux pointus, en « pain de sucre ». Une note spéciale concerne les habitants du Kochersberg, dont les habits sont chers et indécents. Ce zèle fait écho à une préoccupation de la Cour. Louvois, qui jusque-là ne se souciait guère de questions de mode, se plaint en effet au préteur royal, de ce que « les enfants et les gens qui se marient ne soient point habillés à la française ». Le préteur, qui sert de relais au roi dans les conseils de la vieille république répercute les désirs de son nouveau maître. Il y a de fait une politique de « francilisation » de l’Alsace. Elle se fait par la volonté des ministres mais aussi par simple effet de mode. Tout au long du XVIIIe siècle on verra s’acclimater Un paysan des environs de l’usage du français, du tabac et du Strasbourg dans la Stadeler café, les styles architecturaux à la Chronik…(1612-1615) française. Les élites installées dans notre ville diffuseront ensuite ces modes vers le monde germanique… Pierre Jacob
1. « O Jésus, Jésus, mille dieux, le Monsieur s’est coupé la tête ! ». Le mot potz est un substitut à Gotts, de même qu’en français, on disait Morbleu pour Mort-Dieu. 2. L S ’H , Lazare, Mémoires de deux voyages et DE A ALLE DE L ERMINE séjours en Alsace, 1674-76 et 1681, Mulhouse, 1886., p. 186-187