Humour d’artilleur A la fin du XIVe siècle, on a vu l’artillerie se développer dans toute l’Europe. Le duc de Bourgogne, l’empereur Maximilien Ier, les princes et les villes se sont dotés de beaux arsenaux. On peut encore admirer l’arsenal Sainte Barbe de Sélestat ou l’ancien feughaus de Strasbourg. Il courait alors dans le Saint Empire la formule suivante : Nürnberger Witz, Venetianer Geld, Strassburger Geschitz Regieren die Welt. L’esprit de Nuremberg, L’argent de Venise Les canons de Strasbourg Règnent sur le monde. En même temps se sont développés les métiers liés à l’artillerie, fondeurs de canons, fabricants de poudre et artilleurs.

Ces derniers avaient pour leur canon une sorte de rapport intime qui leur a fait inventer pour leur engin de mort des noms affectueux ou au contraire terribles. Le sujet vaut la peine qu’on y fasse un petit tour. Une première série de surnoms leur a été inspirée par le sifflement du boulet, lequel rappelait le chant d’un oiseau. A Strasbourg, il existe ainsi une rue de la Mésange. Son nom provient de celui d’un canon, la Meise, ou « mésange ». On dit qu’en 1552, lorsque Henri II, campé à Niederhausbergen, se montra trop insistant pour entrer dans la ville, on lui tira un coup de semonce avec la Mésange, et il reçut le boulet dans sa tente. La dimension de la pièce était telle, dit-on, qu’un tailleur pouvait s’y asseoir pour faire son travail. L’historien Künast, lui, appelle l’engin Meisenlocker, « le pipeur de mésanges ». Il mesurait 18 pieds, et n’avait qu’un petit calibre, le double d’une Feldschlange. Il était décoré d’écailles. Le surnom des Strasbourgeois, Meiselocker, littéralement « pipeurs de mésanges » aurait d’abord désigné les artilleurs de la ville, leurs canons étant assimilés à des appeaux. Or, que fait un Meiselocker ? Il imite avec sa flûte, le chant de l’oiseau. Cette habitude de faire des canons un oiseau ou un instrument de musique se retrouve dans la classification même des pièces. La Lange Karthaune, un modèle de

grande taille, était également appelée Nachtigall, « rossignol ». Un autre avait reçu le surnom de Singerin, « la chanteuse ». Nos artilleurs ont également recherché l’exotisme. Il y avait à Strasbourg une pièce du nom de Struss, « autruche ». Un restaurant strasbourgeois porte encore le nom de Strissel, ce qu’on serait tenté de traduire par « bouquet ». En fait, on a de nouveau affaire à l’humour des artilleurs: une autruche ne pondelle pas de gros œufs ? Le Struss s’est illustré au cours de plusieurs campagnes strasbourgeoises notamment aux côtés des Suisses. Restons dans le registre de l’exotisme. Maître Jörg von Guntheim, fondeur de canons à Strasbourg, réalisera en 1511 pour l’empereur Maximilien I une Schiraff et un Elefant, ce qui rappelle le Struss et le Roraffe qui fonctionnaient à Strasbourg. Peut-être ont-ils été fondus par le même Maître Jörg. Mais on s’inspirait aussi des croyances locales. Ainsi en 1508, Jörg von Guntheim a fabriqué pour les Bâlois un Drache (dragon). Cette belle pièce, de type basilisque, toujours visible au musée de Bâle, présentait la tête d’un dragon. On signale aussi un Lindwurm, qui est un autre nom du dragon. En 1388, Ulrich Grünwald, de Nuremberg avait réalisé un grand canon capable de percer une muraille à 1000 pas, et qu’il appela Kriemhilde, nom tiré lui aussi de la mythologie germanique. Avec l’avénement de l’humanisme, on préféra des noms tirés de la culture classique. Ainsi chez Maximilien, le type Halbe Hauptbüchse, une pièce imposante qu’il faut traîner avec 16 chevaux, porte les noms de Dido, Sémiramis, Cleopatra, Helena, Sidonia. On croyait qu’il existait dans les forêts des êtres mi-humains couverts de fourrures. Il n’est donc pas étonnant de trouver dans l’arsenal de Strasbourg un wilder Mann et une Wilde Frau, « l’homme sauvage » et « la femme sauvage ». Plus obscur est l’origine de deux autres canons vivant en couple, le Roraffe et la Roraffin. Ces noms charmants, masculin et féminin, signifiaient « bouffon à tuyau » ou peut-être « bouffon rugisseur ». Ce

couple avait même eu un enfant, puisqu’en 1480, on signale un Junge Roraff. On sait que ce nom désignait aussi des automates situés sous l’orgue de la cathédrale. On pouvait aussi devenir graveleux. Un des canons strasbourgeois s’appelait le Pfortzer, littéralement « le pétomane ». Au cours de la guerre menée par les Suisses contre Maximilien, les Strasbourgeois, qui avaient amené leur artillerie, étaient surnommés par leurs adversaires Pfortzlossbund, « ligue des pétomanes ». Chez le même Maximilien d’Autriche, voici le Weckauf von Oesterreich, « le réveilleur autrichien», un canon de très grande taille destiné au siège. A la bataille de Dornach contre les Suisses en 1499, il perdit une autre grosse pièce, la Ketterle, « la petite Catherine ». On reste dans le classique avec le Grüne Loewe, ou « lion vert » des Strasbourgeois, L’engin devait présenter une bonne teinte vert-degris. Les animaux d’ici ont aussi été mis à contribution. Signalons Dachs, « blaireau », Steinbock, « le bouquetin ». Toujours chez Maximilien, un canon léger destiné à armer les murailles portait le nom d’origine tyrolienne Rotrückenwürger, « étrangleur à dos rouge ». On avait en effet l’habitude de peindre les canons en rouge. Dans le même registre, on trouve Schnurrhindurch, « vrombit-à-travers » ou Lauschimbusch, « guette-dans-le buisson ». Dans le registre pittoresque, signalons un canon strasbourgeois le Bretstell, « bretzel ». On voit mal ce qui lui a valu ce surnom, peut-être un financement par la guilde des boulangers. Pour en finir avec le mode gastronomique, voici la Butterbüchse, qu’on pourrait être tenté de traduire par « boîte à beurre ». En fait, le canon (büchse) a été financé en 1480 par l’évêque de Strasbourg avec une redevance qui permettait de manger du beurre pendant le Carême. Dans ce contexte à l’humour vigoureux, on rencontre parfois des cas qui tranchent par leur, disons, correction. Ainsi, en 1507, le fondeur strasbourgeois Jörg Seeloos fut chargé de réaliser une très grosse pièce du nom de die wunderlich dirn, littéralement « la jeune fille étonnante ». Il faut préciser qu’il s’agissait d’une commande de la ville. Elle ne devait d’ailleurs pas voir le jour… Cette habitude de donner un nom à un instrument de mort ne devrait pas étonner. On sait que l’épée de Roland, mort à Roncevaux, s’appelait Durandal et son cor Olifant. Quant au mythique roi Arthur,

son épée se nommait Excalibur. Signalons aussi, chez les Wiking, un type d’épée portant le nom de Ulfberht. On ignore si les catapultes qui ont précédé les canons à l’arsenal de Strasbourg portaient elles aussi des noms, mais les pièces qui ont succédé à celles de la République sont restées dans la tradition. Il suffit de jeter un coup d’œil sur celles alignées devant le mess des officiers. Ces canons ne se contentaient pas de porter un nom et de siffler: ils parlaient. L’inscription qu’ils portaient était tout un programme. Le canon devenait vraiment un être vivant. Ainsi, le Dragon de Jörg Guntheim portait l’inscription suivante : Ich bin der Track ungehir Was ich schis das duon ich mit Fir Meister Jörg zu Strosburg gos mich « Je suis le dragon, épouvantable, Ce que je tire, je l’envoie par le feu Maître Jörg de Strasbourg m’a fondu » Le petit texte explique du coup le nom du canon : il crache le feu comme un dragon. Voici l’inscription d’un canon fondu en 1544 à Landshut et exposé à Augsbourg. On ne peut s’empêcher de penser à notre Mésange :

Will niemand singen, so sing aber ich, Ueber Berg und Thal hört man meinen Schall. « Personne ne veut chanter, c’est donc moi qui chanterai. Par monts et par vaux, on entend ma voix ! » Un autre portait l’image d’un lion endormi avec l’inscription : Wecke mich nicht auf ! « Ne me réveille pas » On comprend mieux pourquoi l’un des canons de Strasbourg s’appelait Le Lion Vert. Lui aussi, il valait mieux ne pas le réveiller. Au moment de la Guerre de Wasselonne, les Strasbourgeois utilisèrent le Struss, et sur une fresque ornant un des poêles, on lisait que les ennemis auraient mieux fait de ne pas le réveiller… Notre incursion dans le monde des Meiselocker strasbourgeois s’achève. Nous espérons que la prochaine fois que vous passerez devant le restaurant du Struss, ou devant la petite statue de la place Saint Etienne, vous aurez une pensée pour les joyeux drilles qu’étaient les artilleurs de notre vieille république. Pierre Jacob