Aux origines de la boucherie alsacienne : Attonius le Triboque Au peut voir au Musée gallo-­‐romain de Lyon une stèle en calcaire du IIe siècle de notre ère à la mémoire d’un boucher originaire des bords du Rhin. Sa découverte remonte au moins au XVIe siècle, puisqu’on a gravé sur son côté la date de 1553. L’inscription, faite en caractères soignés, nous parle d’un artisan, de son épouse et de ses enfants, venus de ce qui sera plus tard l’Alsace, et établis à Lugdunum, capitale de la Gaule romaine. Commençons par restituer le texte, c’est-­‐à-­‐dire le présenter dans son intégrité, en rajoutant, entre parenthèses, les caractères qui avaient été remplacés par des abréviations. D(is) M(anibus) / et / MEMORIAE AETERNAE / MATTONI RESTITUTI CIVIS / TRIBOCI NEGOTIATORIS / ARTIS MACELLARIAE HO/MINIS PROBISSIMI QUI DE/FUNCTUS EST ANNOR(um) XXXX / MEN(sium) III D(ierum) XVIII / RUTTONIA MARTIOLA CON/IUNX QUAE CUM EO VIXIT / ANN(os) VIIII D(ies) VIIII SINE UL/LA ANIMI LAESIONE ET / MATTONIUS GERMANUS / RELICTUS A PATRE ANN(orum) III / M(ensis) I D(ierum) XII ET MATTONIUS / RESPECTINUS MENS(ium) VIIII / FILI(i) ET HEREDES PONEN/DUM CURAVERUNT ET SI/BI VIVI SUB ASCIA / DEDICAVERUNT Corpus Inscriptionum Latinarum, XIII, 2018 Ce qui donne en français : « Aux Dieux Mânes, et à la mémoire éternelle de Marcus Attonius Restitutus, citoyen triboque, commerçant boucher, homme très honnête qui est décédé à l’âge de 40 ans, 3 mois et 18 jours. Ruttonia Martiola, son épouse, qui a vécu à ses côtés 9 ans et 9 jours sans aucune vexation, ainsi que Marcus Attonius Germanus, qui a perdu son père à l’âge de 3 ans 1 mois et 12 jours, et Marcus Attonius Respectinus âgé de 9 mois, en tant que fils et héritiers, ont fait poser ce monument et l’ont dédicacé, sub ascia, pour la durée de leur vie ». Avant d’aborder les nombreux renseignements que contient cette inscription, faisons un sort à un problème de lecture. Ce problème tient à l’identité du défunt. A cette époque, un citoyen romain avait le privilège de porter un nom en trois parties : prénom, nom de famille et surnom, par exemple Titus Valerius Rufus. Pour le défunt, on a hésité entre Marcus Attonius Restitutus et Mattonius Restitutus. Dans le premier cas, on a affaire à un citoyen romain, dans le second, à un Celte en cours de romanisation. Ce qui inciterait à la première lecture, c’est l’existence à Rome d’une famille des Attonii. Par ailleurs, ce texte, que nous avons eu sous les yeux, ne comporte aucune ponctuation. Le M de Marcus a donc parfaitement pu fusionner avec Attonius. Il n’en reste pas moins que les deux fils s’appellent également Marcus, ce qui n’existe pas dans la tradition romaine. A moins d’admettre que l’artisan qui a gravé le texte s’est simplement trompé, et que l’un des garçons s’appelait en réalité Titus, Caius ou Tiberius.

On a donc affaire à un couple de Romains installés sur les bords du Rhin pour se livrer au commerce. L’inscription précise que Marcus Attonius était « citoyen triboque », mais comme il porte les trois noms, il est également un citoyen romain. On distinguait alors d’une part les citoyens romains proprement dits, de l’autre ceux des in-­‐ nombrables cités qui constituaient l’empire. Notre Marcus Attonius était devenu citoyen d’une de ces entités, en l’occurrence une ancienne tribu celtique, à qui Rome avait donné un territoire, cor-­‐ respondant au Bas-­‐Rhin actuel, et un chef-­‐lieu, Brocomagus, la future Brumath. Notre homme exerçait la profession de negotiator artis macellariae, « commerçant bou-­‐ cher ». A l’époque romaine, cette filière était florissante. Les jambons de la Gaule étaient réputés dans tout l’empire. Un premier centre de son activité a pu être Argentoratum (Strasbourg), grand centre militaire sur le Rhin. On sait qu’à l’ouest du camp s’était développée une agglomération civile, le vicus canabarum, littéralement le « quartier des baraques ». Le camp lui-­‐même, avec ses 6000 légionnaires, mais aussi l’agglomération qui l’entourait constituaient un marché de la consommation de près de 10 000 personnes, pour des produits alimentaires et artisanaux. De sorte qu’on pourrait parfaitement imaginer notre boucher commercialisant ses jambons à Argentoratum. L’autre lieu d’activité devait être sa patrie Brocomagus, chef-­‐lieu des Triboques. Brumath romain avait le statut de cité pérégrine, c’est à dire « étrangère ». Il se peut qu’elle ait eu des institutions plus ou moins calquées sur celles des villes romaines, avec un conseil, des magistrats et des prêtres. La masse de ses habitants était ce qu’on pourrait appeler des Gallo-­‐Romains. Le musée archéologique de Strasbourg conserve une inscription du 2e-­‐3e siècle énumérant des habitants de Brocomagus. La plupart portaient encore des noms mixtes, et on n’y trouve qu’un seul citoyen romain, un certain Caius Iulius Patalus, en fait un Celte romanisé. Dans cette cité pérégrine, le statut de citoyen romain devait donner à Marcus Attonius une position en vue. Peut-­‐être faisait-­‐il partie du conseil municipal local. Mais son décès, qui le surprend à Lyon, capitale de la Gaule, montre que ses horizons étaient bien plus vastes. La stèle fournit aussi des indications sur la vie familiale du défunt. On ne lui connaît que deux enfants, très jeunes, de 3 ans et 9 mois. Il les a eus à 37 et 39 ans. Or, il a été marié à Ruttonia pendant 9 ans. Il a donc convolé avec elle à l’âge de 31 ans. Au cours

des 6 ans qui ont précédé la naissance de l’aîné, le couple peut avoir eu d’autres enfants qui n’ont pas survécu. L’âge de l’épouse n’est pas indiqué, et l’on ne sait rien sur la suite de sa vie. A-­‐t-­‐elle repris le commerce de son mari ? S’est-­‐elle remariée ? Remarquons le nom de l’aîné, Germanus, littéralement Attonius le Germain. Cet enfant a grandi à Lyon, et son environnement lyonnais l’a en quelque sorte identifié par ce surnom. Aujourd’hui, on dirait Untel l’Alsacien. Mais on pourrait objecter que le surnom germanus était assez répandu dans le monde romain pour qu’on ne lui donne pas obligatoirement un sens géographique. La stèle a été consacrée sub ascia, « sous la hache », et elle en porte le symbole. La recherche spécialisée est encore loin d’avoir cerné le rite de consécration parfaitement romain dont il est question ici. Pierre Jacob L W , « Fremde in Gallien – Gallier in der Fremde : die epigraphisch OTHAR IERSCHOWSKI bezeugte Mobilität in, von, und nach Gallien, vom 1. Bis 3. Jh n. Chr. », Historia Einzelschriften 159, Stuttgart, 2001, p. 349-­‐350. J C , M C (dir)., Aere perennius : en hommage à Hubert ACQUELINE HAMPEAUX ARTINE HASSIGNET fehnacker, Paris, 2006, p. 28 J S , Recherches des antiquités et curiosités de la ville de Lyon, Lyon, 1675, p. 63 ACOB PON .