e monde des génies familiers habitait encore L l’esprit des Alsaciens au XIXe siècle. Après les horreurs de la chasse aux sorcières, offrons-nous une respiration en compagnie du petit peuple des gnomes, lutins, elfes et autres farfadets… Lutins et Kobolds de chez nous e récit construit autour des sorcières a largement puisé L dans un terreau païen, celtique, romain ou germanique. Il ne nous est donc accessible que sous sa forme christianisée. Pour en faire une présentation exhaustive, il faudrait toute une vie de chercheur. Nous nous cantonnerons donc ici à un petit tour parmi les divinités païennes qui ont survécu au passage du temps et apparaissent encore fugitivement dans les textes du Moyen-Age et de la Renaissance. Les habitants de l’Alsace ancienne cohabitaient certes avec les saints de l’Eglise catholique, mais aussi avec une multitude de petits esprits païens, en voie de christianisation. Ils étaient plus ou moins sympathiques, mais on pouvait trouver du secours auprès d’eux à condition de respecter des interdits ou des rites. En voici quelques exemples. La liste est malheureusement incomplète et nous dépendons du témoignage des lettrés, qui eux, étaient hostile à ce petit monde.

Il serait hasardeux de vouloir, sur la base des connaissances actuelles, reconstituer une véritable mythologie. Ce qui nous en est parvenu donne plutôt à penser qu’elle n’a jamais cessé de se modiEier. Les divinités de la maison Commençons par les bienveillantes. Le Geldmaennlein était, d’après Stoeber, une sorte de petit génie domestique qu’on conservait dans une boîte bourrée de laine ou de coton et qu’on nourrissait de friandises. Il enrichissait malgré lui son propriétaire. On a, à Colmar en 1684, un étrange procès: une femme en veut à son voisin d’avoir dit qu’elle possédait un Geldmännlein, ce qu’elle avait perçu comme une insulte. Les Heinzelmännchen, venaient dans les maisons de braves paysans tard le soir pour les aider (à Romanswiller, Lohr, Mutzig). Pour les éloigner des enfants, il fallait dans le cordon du berceau faire trois noeuds représentant la Trinité. Pilosus, latin, « le velu ». L’interprétation chrétienne en fait un revenant. Dans certains récits, il s’agit d’un génie domestique blagueur, une sorte de poltergeist qui aime déplacer les objets et jouer. Si on le laisse faire, il enrichit l’habitant des lieux. Les Wichtel ou H e h l k ä p l e i n . Les Heinzelmännchen Dans un sermon de Luther, de 1516, il est question de génies domestiques, parmi lesquels les Wichtel, qui assuraient la prospérité de la maison. On les appelait aussi Hehlkäplein, parce qu’ils portaient un bonnet d’invisibilité. En Allemagne, il existe toujours des Wichtelsprüche, qui sont les lointains héritiers de formules magiques. Hehlkäplein Il y a aussi des génies malveillants, généralement des « cauchemars », en allemand alptraum. Ils apparaissent sous divers noms, que nous avons commencé à lister.

Le Schretzmännel. Il s’introduit dans la chambre et vient s’asseoir sur la poitrine du dormeur. Le Schretzmännel est un esprit laid, maigre et à la peau sombre. Son nom est également utilisé pour des êtres humains. Selon Stoeber, de nombreux Schratzmännel doivent vivre près du Glasbronnen au Kuhberg, près de Soultzeren. On les entend crier à faire résonner toute la vallée. A Muhlbach et autres villages, ils s’asseoient sur le coeur des enfants endormis. On disposait de nombreux remèdes contre eux. Le Doggele. Stoeber le signale à Illzach. Il semble s’en prendre particulièrement aux petits enfants. Il vient au milieu de la nuit s’asseoir sur leur poitrine. Pour s’en prémunir, il faut dessiner sur la porte un drudenfuss, un pentacle. Le sens de ce symbole apotropaïque est le suivant: le sorcier (drude) est déjà passé et a laissé sa trace, inutile d’entrer ici. On peut aussi accrocher deux dagues dans la chambre, ou les poser dans le berceau de l’enfant. Un génie domestique surgi Erdmännli, Erdmännel. « Bonhomme de récemment de la terre ». Encore un cauchemar, cette fois l’imagination de l’auteur. doté de pattes d’oie. Letzel ou Retzel, littéralement « le petit ». Cet autre cauchemar s’en prend particulièrement aux jeunes gens, auxquels il tète la poitrine pendant leur sommeil… Génies liés aux limites Les gens vivaient dans un monde divisé en des espaces au statut différent: intérieur de la maison, cour, rue, carrefour, communaux, champs et forêts. Chacune de ces limites avait son génie attitré. Les funriten ou Thunrida: « les chevaucheurs de clôture ». De tun, « clôture » (cf. faun) et ridda, « chevaucher ». C’est donc un esprit à cheval sur la limite entre l’espace organisé par l’homme et les espaces incultes et sauvages, entre le monde que nous connaissons et l’au-delà. Les Hagazusa. Ce mot a donné Hexe, « sorcière ». Si, au bout de son évolution, il désigne une femme,, il semble qu’à l’origine, il s’agissait d’une divinité liée à un bosquet, une haie (Haga) ou à l’espace enclos par cette dernière. Un texte ancien montre ces divinités s’envolant « par dessus les clôtures » pour se rendre au Brochelsberg.

Sur les routes, les champs et les prés Commençons par la route Les Erdwible sont des génies de Haute Alsace qui se montrent plutôt la nuit que le jour. Aux voyageurs égarés, elles montrent le chemin dans la forêt. Elles peuvent se métamorphoser, aiment bien peigner leur chevelure soyeuse et vivent dans des grottes scintillantes de diamants.. L’entrée se trouve sous un gros champignon. Leur lieu de vie préféré est une colline boisée, comme on en trouve dans le Sundgau. Il s’agit peut-être des golden clingende qu’un texte du XIVe siècle montre s’envolant vers le Brochelsberg Les Erdwible étaient très secourables. Quand un orage approchait, elles achevaient le fauchage des récoltes et liaient les gerbes. Elles séchaient le linge des lavandières en soufElant dessus. Par temps chaud, elles arrosaient les jardins. En l’absence des paysans, elles berçaient les enfants. Elles intervenaient donc dans plusieurs domaines: la route, la fortune et les travaux des femmes. Les dragons ont une place particulière dans cette galerie. Les légendes édi- Eiantes mettent souvent en scène un saint terrassant un dragon: on est alors en présence d’un récit montrant le triomphe du christianisme sur le paganisme. Lorsqu’on descend dans les strates plus profondes du corpus légendaire, on découvre autour du dragon un univers très riche. Il semble avoir eu sa place dans les mythologies celtique et germanique dès l’Antiquité. Les enseignes des armées barbares et leur trompettes de guerre comportaient une tête de dragon. Dans certaines légendes, le dragon guide le voyageur à l’aide d’une pierre lumineuse. C’est également un grand voyageur: dans la région de Bouxwiller, il vole dans les airs et vide les greniers. Cet être plutôt bienveillant semble donc lié aux routes et au voyage. Mais il y avait aussi les mauvaises rencontres. Quermännel. « Le bonhomme en travers ». Il hante la route entre Sermersheim et Huttenheim et fait verser les charrettes. Il se fauEile entre l’attelage et les roues pour faire tomber le véhicule dans le fossé. Bilwis, pilewizzen. Il sévit à la fois sur les routes et dans les champs; il vit en couple; il fait le guet le long des chemins et décoche sur le passant une Elèche paralysante, qui provoque le Hexeschuss, (haegtessan gescot, ylfangescot) en fait, un lumbago.

A gauche, des démons visant l’échelle des vertus par laquelle les chrétiens doivent parvenir au Royaume de Dieu ( Hortus Deliciarum, XIe s.). S’agit-il des bilwis ? A droite, la fonction d’archer est passée à la seule sorcière, qui attaque les passants sur le chemin en leur décochant le Hexeschuss. (Molitor, De Leur nom apparaît en 1212 chez Wolfram von Eschenbach. « sie wolten daz kein pilwiz si dâ schüzze (in das knie). Dans le Codex Vindobonensis 2817 : « da kom ich an bulwechsperg gangen,/dâ schôz mich der bulwechs,/dâ schôz mich die bulwechsin/, dâ schôz mich als ir ingesind ». Il aurait donc existé un (bulwechsperg), « colline des bulwechs ». Le mot lui-même pourrait se décomposer en bul, « colline » et wechs, « pousse, végétation ». Ces génies seraient donc liés, comme les Erdwible, à une forêt au sommet d’une éminence ? La sorcière a pris la succession du bilwis dans cette fonction d’archer comme le montre illustration du De Lamiis d’Ulrich. Molitor. En alsacien a subsisté l’expression Hexeschuss, « tir de la sorcière », pour une crise de sciatique. Les Wegeschritt, littéralement ceux qui marchent sur les chemins. Les Nachtfahren, « ceux qui voyagent la nuit ». Il s’agit des divinités en charge des limites (Thunridda, Hagazussa) qui se rendent de nuit au Brochelsberg. Quittons à présent les routes, pour les vignobles et les terres cultivées. On y retrouve curieusement notre bilwis qui exerce aussi ses talents dans les champs: il permet à certains paysans de voler la

récolte de leur voisin. C’est le pouvoir que s’attribuait un certain Schaedeli, poursuivi au début du XVe siècle : transférer un tiers de la moisson de quiconque vers son territoire. Le terme a Eini par désigner le voleur, et devient le surnom de familles suspectes de ces pratiques. Un champ qui a reçu sa visite présente une bande moissonnée en diagonale, le Bilmesschnitt. Ce génie a également des traits bienveillants, puisqu’il existait des arbres à bilwis. On y accrochait des habits d’enfants. Le Schellemännele, « le bonhomme aux clochettes ». Esprit qui hante le vignoble au moment de la Eloraison (à Ettendorf). Dans le vignoble de Brunstatt, lorsque des vendanges favorables approchent, on entend le Weingeigerlein, le « violoneux du vin », en même temps, qu’un bruit de verres et de danses. En cas de mauvaises vendanges, on n’entend que des sons tristes d’instruments à cordes. Eckerle. var. Häberle, sans doute un lutin ou kobold alsacien. Stoeber tire d’une berceuse la formule suivante : Eckerle kumm ! Schla m’r di Drumm ! Fiähr m’r das Biäwle-n-im Gitschle-n-erum ! « Eckerle, viens ! Tape sur ton tambour ! Promène moi ce petit garçon dans son landau ! ». Le Mikerle. Un génie bienveillant qui dans les Vosges, veillait sur les fermes et les troupeaux. Les Hildebritschle. Dans les champs, on pouvait rencontrer des génies liés à Freya. A Hoenheim, il était de coutume d’envoyer les jeunes dans le Ried capturer des Hildebritschle. On allumait une bougie sur une planchette et le C. Froschower, petit être était attiré par la lumière. Il Thierbuoch, furich, 1513 fallait alors le capturer à l’aide d’un sac. Le nom de ce lutin se décompose en britsch, « brillant » et hild, « bienveillant ». On reconnaît hulda et bercht, deux noms de Freya. Trutsch. Oiseau fabuleux.

La forêt Le Waldteufel. « Diable des forêts ». Le Waldteufel faisait partie de l’imaginaire populaire. Il Eigure à ce titre dans le Thierbuch de C. Froschower au XVIe siècle. Il se pourrait qu’il se confonde avec le Wilde Mann. Wilder Mann « homme sauvage ». Il a laissé des traces dans les noms des rues et des tavernes. A Mulhouse, une rue du Sauvage. La chronique de Wencker si-gnale dans une parade une femme sau-vage (wildes wib, unsinniges weib) venant de Geispolsheim. L’Oeuvre Notre-Dame lui donne un pfennig à elle et au serviteur qui la conduit. De nombreux restaurants ont porté ce nom: Seyboth en signale 3, dont le plus ancien en 1479. L’eau et la terre ? Le sarcophage dit d’Adeloch, du XIIe siècle, visible dans l’église saint Thomas de Strasbourg, met en scène deux génies. D’un côté un être féminin chevauchant un poisson, et visiblement lié à l’eau et aux sources, de l’autre un être masculin aux pieds fourchus et doté d’une petite queue, tenant à bout de bras deux serpents et apparemment associé à la végétation. En ville aussi La croyance aux démons, à l’action du diable, aux lutins plus ou moins bienveillants n’a pas épargné les villes. Il en existe des témoignages jusqu’au XIXe siècle dans les textes et le décor des maisons: pentacles, balais de sorcières, oeil de coq, etc. Le Flozemann, « L’homme au radeau ? ». Un spectre qui erre le soir le long de l’eau, rue du Faubourg de Pierre à Strasbourg. Il

accroche les gamins qui sont encore dehors à l’aide de sa gaffe et les jette à l’eau. Le Hakenmann, « l’homme au crochet ». Cet être, apparemment destiné à effrayer les enfants, se cache dans les puits et plus généralement, vit dans l’eau. Il happe avec son crochet les imprudents qui s’en approchent trop. Le Hebelegeist, peut-être « génie au baton ». Un être pâle et maigre, qui vient chercher les enfants désobéissants. Il apparaît également sous le nom de Hurlemann Le Lossmännle. Figure fantomatique qui hante la Steinstrasse la nuit Le Sandmännel, « le marchand de sable », le sommeil, dans la langue des enfants. Ces quelques pages ne font qu’efEleurer le monde des petits génies qui peuplaient l’imagination des anciens Alsaciens. Cet univers fantastique recèle encore bien des secrets, empoussiérés dans des archives ou des légendes populaires… Notre recherche ne fait donc que commencer…A bientôt. Pierre Jacob Pour en savoir plus: HANSSEN Joseph, Quellen und Untersuchungen zur Geschichte des Hexenwahns und der Hexenverfolgung im Mittelalter, rééd. Hildesheim, 2003, , p. 639 LESER, Gérard, Le monde merveilleux et inquiétant des gnomes, nains, lutins et géants en Alsace, Editions du Donon, 2015. MARTIN, E., LIENHART, H., Wörterbuch der Elsässischen Mundarten, 2 Vol., Strasbourg, 1899. SCHLAEFLI, L., « La sorcellerie à Molsheim (1589-1697) », Société d’Histoire et d’Archéologie de Molsheim et environs », 1993, p. 4-158 (p. 149). STOEBER, A., Die Sagen des Elsasses, Strasbourg, 1892.

ZOCHIOS, Stamatios, « Le cauchemar mythique, Etude morphologique de l’oppression nocturne dans les textes médiévaux et les croyances populaires », Thèse d’Université, Grenoble, 2012, p. 13 suiv.