L’ourse d’ Andlau (1) Sur la place de la mairie d’Andlau se dresse la statue de Sainte Richarde, fondatrice de l’abbaye locale, avec, à ses côtés, un jeune ours. Non loin de là, un monument plus ancien couronnant un puits rappelle les circonstances de la fondation de l’abbaye. Cet événement a un noyau historique, mais il est enveloppé d’une légende, dont nous comptons analyser ici les ressorts. Sainte Richarde ou Richarde de Souabe (840 – 906) est un personnage réel, bien ancré dans l’histoire locale. Elle a pour père Erchanger de Souabe, comte de Basse-Alsace. En 862, elle épouse Charles le Gros, Qils de Louis le Germanique. Charles cumule les titres et Qinit empereur d’Occident en 881. En 887, Richarde est accusée d’adultère. Elle peut prouver son innocence par l’épreuve du feu, mais elle est répudiée. Elle se retire alors à Andlau, où elle fonde l’abbaye. Voilà pour le noyau historique autour duquel s’est cristallisée sa légende (1). Selon cette dernière, Richarde s’était rendue au couvent de Sainte Odile et là, elle aurait eu une vision selon laquelle elle devait fonder son abbaye à l’endroit où elle verrait une ourse gratter la terre. Parvenue à Andlau, elle en voit effectivement une

qui semble vouloir enterrer son petit, apparemment mort. L’impératrice s’approche, soulève le petit corps et le réchauffe sur son sein. L’ourson était seulement engourdi par le froid, il se réveille. Le puits à gibet médiéval porte à son sommet la statue de Richarde. Les >lammes qui grimpent sur son habit rappellent l’épreuve du feu qu’elle a dû subir. Un ours s’accroche à l’avant du monument. Un petit personnage est visible sur le devant, mais son message reste obscur. C’est là une version quelque peu rationalisée : un chroniqueur médiéval aurait mis en scène un véritable miracle, un ourson vraiment mort, qui aurait ressuscité (2). Richarde fonde ensuite l’abbaye. Longtemps, les montreurs d’ours y ont été hébergés lorsqu’ils passaient par Andlau. Or il est arrivé ce qui devait arriver: un des fauves a dévoré un enfant. On a donc envisagé de mettre Qin à la tradition, mais des bruits terribles venus du fond de l’abbaye auraient fait renoncer au projet. La longévité de la tradition est illustrée par la statue d’ours visible dans l’édiQice et placée là en 1857. Elle a longtemps conservé la réputation de secourir les femmes stériles (3). Ajoutons au dossier un crâne en verre de Saint Lazare, également visible à Andlau. L’empereur byzantin Léon VI l'aurait offert à Richarde. On sait que Lazare était le frère de Marthe et Marie de Béthanie, et qu’il a été ressuscité par le Christ (4).

Il semble donc que l’élément central du message légendaire soit la résurrection et la transmission de la vie. Mais la légende illustre également le processus de christianisation d’un ancien culte païen, et là, on est dans le champ de compétence de l’historien. L’ourson d’Andlau Le contexte Rappelons qu’à l’époque de Richarde, l’Europe n’est encore chrétienne qu’en surface. Elle baigne dans un monde hérité des Celtes et des Germains. Les autorités multiplient certes les fondations de couvents, mais la religiosité ambiante reste de type sud-américain : christianisme en surface, mais persistence de croyances et de rites païens. C’est dans ce contexte qu’il convient d’analyser la légende qui s’est formée autour de Sainte Richarde. C o m m e n ç o n s p a r l’ourse et son petit. L’ours mâle, dans les religions germaniques, personniQiait la force. Mais ici, nous avons affaire à une femelle. Or, il existait chez les Celtes une telle divinité ourse, du nom d’Artio, en charge de la fécondité des animaux sauvages. On a retrouvé près de Berne un bronze d’époque L’ourse de Licinia Sabinilla. Source : Wikipedia romaine montrant une femme assise offrant des

fruits à une ourse. Derrière l’animal, se dresse un arbre dépourvu de feuilles mais en train de bourgeonner. Une inscription se lit : Deae Artioni Licinia Sabinilla, « A la déesse Artio, Licinia Sabinilla » (5). On a vu dans ce couple la déesse romaine Abondance. L’arbre desséché mais qui présente des bourgeons prometteurs, rappelle qu’au printemps, les ours sortent de leur hibernation. Il évoque aussi le retour de la vie, et par extension, de la fécondité. Souvenons-nous de ces femmes venant à Andlau pour s’asseoir sur la statue dans l’espoir d’une maternité. Le culte de l’ours comme gardien de la fécondité des animaux sauvages est ancien en Europe. Faisons simplement un petit détour par la mythologie grecque. On y trouve une déesse des animaux, Artemis, l’équivalent de la Diane romaine. On a rapproché son nom d’arktos « ours ». Cet animal apparaît effectivement dans les rituels d’Artémis (6). Elle est, à l’origine, une « maîtresse des fauves » et une gardienne de la fécondité des animaux et des hommes. Une démonstration en grand Analysons à présent la tradition. Richarde arrive à Andlau avec en tête la prophétie qu’une ourse, en grattant le sol, va lui indiquer l’endroit où fonder son couvent (7). A Andlau, ce qu’elle voit, c’est effectivement une ourse dont le petit est mort et qu’elle fait mine d’enterrer. Or, si Artio est garante de la vie, la fonction de cette scène est de montrer l’impuissance de la divinité païenne locale, précisément dans ce qui devrait être son champ de compétence. Richarde, en soulevant et en réchauffant le petit, le ressuscite littéralement. Ce faisant, elle démontre que le message qu’elle apporte est, lui, la véritable source de vie. Elle peut à présent fonder son couvent. En amenant sur place le crâne de Lazare, jadis ressuscité par Jésus, on renforce encore le message de la nouvelle religion.

Une christianisation en douceur Que ce soit en Alsace ou ailleurs, la christianisation s’est faite de manière plus ou moins violente. On sait que Charlemagne s’est montré brutal à l’égard des Saxons, mais on a également su utiliser la manière soft. Pour trouver l’énoncé explicite d’une telle politique, il faut se tourner vers l’Angleterre des années 600. Au moment où l’évêque Augustin s’apprête à christianiser le pays, le pape Grégoire le Grand lui envoie ses conseils par l’en-tremise de l’abbé Mellitus. Voici ses instructions concernant l’attitude à avoir vis-à-vis des païens : « A son très cher Qils le père abbé Mellitus, Grégoire serviteur des serviteurs de Dieu. … Lorsque le Dieu Tout-Puissant t'aura fait parvenir auprès du très révérend évêque Augustin, notre frère, dis-lui que j'ai longuement réQléchi au sujet des Angles (8): je veux dire qu'il ne faut pas détruire les temples qui abritent les idoles, mais les idoles qui s'y trouvent; on aspergera les temples avec de l'eau bénite, puis on érigera des autels où seront disposées les reliques. Car si ces temples ont été convenablement bâtis, il est indispensable qu'ils passent du culte des démons au service du vrai Dieu. Ainsi, voyant que leurs temples ne sont pas détruits, les habitants pourront renoncer du fond de leur cœur à leurs erreurs et, connaissant désormais le vrai Dieu, se sentir d'autant plus prêts à revenir l'honorer dans des lieux qu'ils fréquentaient naguère. Comme on les avait habitués à égorger un grand nombre de bêtes pour les offrir en sacriQice aux démons, il faudra également, à la place de ces sacriQices, instituer des fêtes solennelles: le jour de la dédicace ou de la naissance des saints martyrs dont on expose les reliques, on pourrait leur faire aménager des huttes de branchages autour de ces temples convertis en églises, et célébrer la solennité au cours d'un festin à tonalité religieuse. Ils n'offriraient plus de bêtes au diable, mais abattraient du bétail pour gloriQier Dieu par leur repas, faisant monter leurs actions de grâce vers Celui qui leur prodigue tous ces biens nécessaires à leur subsistance. De la sorte, pendant qu'on accordera ces plaisirs à leur corps, leur âme sera plus réceptive aux consolations de la grâce divine.

Il est impossible de tout effacer d'un seul coup de leurs cœurs rudes; de la même manière, celui qui s'efforce de gravir un endroit élevé s'élève par degrés et petits pas, non par des bonds…Tout cela, je le conQie à ton affection pour que tu en fasses part à notre frère, aQin qu'il examine, sur place, de quelle manière le mettre à exécution. Que Dieu te garde sain et sauf, mon cher frère. En date du 18 juillet, la dix-neuvième année du règne de notre pieux et auguste empereur Maurice Tibère, la dix-huitième année après le consulat de Notre dit Seigneur, la quatrième indiction » (9). La méthode préconisée dans la lettre à Mellitus a-t-elle trouvé à s’appliquer en Alsace ? On en trouve une illustration un peu plus au nord. Dans la chapelle Saint Jean, près de Niedermunster, les excursionnistes peuvent admirer deux blocs de porphyre, que les constructeurs du sanctuaire ont laissé subsister. On a réinterprété ces pierres dans une légende selon laquelle une croix aurait été ramenée de Palestine par un chameau, d’où les deux bosses. L’animal, fatigué, se serait couché et aurait ainsi désigné l’endroit où construire la chapelle (10). En laissant subsister ces deux pierres, on a appliqué la politique décrite dans la lettre à Mellitus: laisser en place un ancien objet de culte pour continuer d’attirer des Qidèles, mais dans une ambiance désormais chrétienne. A Andlau, on a maintenu les ours, jadis objets d’un culte païen. Ils permettaient désormais de perpétuer le souvenir d’un acte fondateur: l’éviction par un message chrétien du vieux symbolisme celtique. La nécessité de cette présence a été sufQisamment forte pour que les tréfonds de l’abbaye protestent lorsqu’il s’est agi d’y mettre Qin, même après un drame. L’Eglise, en s’implantant jadis en Alsace, a su faire montre à la fois de Qinesse et de ténacité. Pierre Jacob

Notes 1. Deutsche Biographie, art. « Richgardis ». 2. MARIE-THERESE FISCHER, Pélerinages et piété populaire en Alsace, Ed. du Signe, Strasbourg, 2003, p. 20-21. 3. La statue pourrait avoir fait partie d’un groupe sculpté. Il lève la tête et son regard devait être dirigé vers une statue de Richarde. 4. Crâne de Lazare. M.T. FISCHER, p. 20. 5. CIL, XIII, 51160. Signalons aussi à Ernzen, dans le Palatinat, une inscription pariétale Artioni Biber et une autre : Tertius Tertinus Ursulus. X. DELAMARRE, Dictionnaire de la langue gauloise, Paris, 2003, art. « artos », p. 55-56. 6. Dans son culte, on trouve des jeunes Qilles, appelées « oursonnes ». A. BAILLY, Dictionnaire grec-français, Paris, 1950, p. 2210-2211. Artémis n’est pas seulement une chasseresse. Elle assiste aux accouchements. 7. En fait, historiquement, Andlau avait déjà été fondé 7 ans avant que Richarde ne soit répudiée par Charles le Gros. 8. Les Angles étaient les habitants germaniques du pays. 9. Epistola ad Mellitum, dans Wikisource. 10. Nous renvoyons au site: Autour du Mont-Sainte-Odile, et à ses chroniques: « Porphyre, carbonifère et chapelle Saint-Jacques » et « La croix de Niedermunster ».