Le maître et son élève Thomas Platter découvre l’Ecole Latine de Sélestat T homas Platter, (1499 - 1582) est un humaniste suisse. On l'appelle « Thomas Platter l'Ancien » ou « Le Vieux » pour le distinguer de son Lils cadet, dit « le Jeune »(1574– 1628). Thomas Platter est issu d’une famille très modeste de montagnards du Valais. D’abord gardien de chèvres, il est placé chez un curé pour apprendre à lire, mais il s'enfuit avec son cousin, et vit une vie d’étudiant vagabond. Il étudie le latin à Sélestat dans l'école de Hans Sapidus, puis suit les leçons de Friedrich Myconius à furich. Tout en travaillant comme cordier, il apprend le grec et l’hébreu, puis s'établit à Bâle, où il devient correcteur d'imprimerie avant d'être nommé professeur de grec au gymnase en 1541. Il a laisssé une auto- Thomas Platter à l’âge de biographie passionnante, adressée à son Lils aîné 83 ans, en 1581 Félix, et dont il avait commencé la rédaction en 1572. Elle fut publiée pour la première fois dans son texte original en 1840, d'après le manuscrit autographe conservé à Bâle.

Du récit de ses pérégrinations, nous retenons ici son arrivée à Sélestat, où fonctionnait alors la fameuse Ecole Latine. « Anton Venetz, de Viège en Valais, me persuada d’aller avec lui à Strasbourg. Nous y trouvâmes beaucoup de pauvres étudiants, mais on nous assura que Strasbourg ne possédait pas une seule bonne école, et qu’en revanche celle de Sélestat était excellente (1). En conséquence, nous partîmes pour cette dernière ville. En chemin, nous rencontrâmes un gentilhomme qui, apprenant notre dessein, voulut nous en dissuader, attendu qu’il y avait à Sélestat une foule de pauvres écoliers et point de gens riches. Ne sachant à quel saint se vouer, mon compagnon se prit à fondre en larmes. Je Pis de mon mieux pour le consoler. « Allons ! du courage ! lui disje, s’il se trouve à Sélestat un seul écolier qui pourvoit à sa propre subsistance, je réponds de sufPire à notre entretien à tous deux ». Un jour que nous étions hébergés dans le moulin d’un village voisin de Sélestat, je me sentis fort mal; la respiration me manquait, à chaque instant il me semblait que j’allais étouffer. Cette indisposition était produite par la grande quantité de noix fraîches que j’avais mangées, car c’était la saison où Saint Nicolas en compagnie d’étudiants itinérants, à la collégiale Saint Martin de Colmar. Au Moyen-Age, les évêques étaient les protecteurs des « escholiers ». Ces derniers se déplaçaient d’université en université, reconnaissables à leur besace. elles se détachent de l’arbre. Mon camarade se lamentait à la pensée que, s’il me perdait, il ne saurait que devenir; pourtant, il tenait en réserve dix couronnes, tandis que je ne possédais pas un heller. Arrivé à Sélestat, nous prîmes logis chez de vieilles gens, mari et femme; le mari était aveugle. Nous allâmes voir mon cher praeceptor, feu

L’école Latine, place du Marché Vert, devant l’Eglise Sainte Foy. Au-dessus de la porte, une frise représentant les Muses. Johannes Sapidus (2), pour le prier de s’intéresser à nous. Il nous demanda quelle était notre patrie: « La Suisse, le Valais, », répondîmes-nous. - « Ce sont, dit-il, des paysans méchants, qui chassent tous leurs évêques. Etudiez comme il faut et je ne vous demanderai aucune rétribution; autrement, vous me paierez, dussé-je vous ôter l’habit de dessus le corps ». Je vis à Sélestat la première école qui me semblât marcher convenablement. Les studia et les linguae commençaient à Pleurir: c’était l’année de la Diète de Worms (3). Sapidus eut jusqu’à 900 étudiants à la fois, dont L’humaniste Wimpfeling au milieu de ses 7 étudiants (Septem discipuli), signe d’influence. En face de lui, son opposant, Thomas Murner, tout seul : « De mon côté, personne » (praeter me quelques uns de grande science, tel que le Doctor Hieronymus Gemusaeus, le doctor Johannes Huberus, et beaucoup d’autres qui devinrent doctores et furent des hommes réputés au loin.

Quant j’entrai à l’école, je ne savais rien, pas même lire le Donat (4); j’avais pourtant 18 ans. Je pris place au milieu des petits enfants: on eût dit une poule parmi ses poussins. Un jour, à sa leçon, Sapidus dit: « J’ai beaucoup de barbara nomina, il faut que je les latinise un peu ». Il se mit à lire sa liste, sur laquelle il avait écrit « Thomas Platter » et « Antonius Venetz »; de nos deux noms, il Pit Thomas Platerus et Antonius Venetus. « Qui sont ces deux ? « demanda-t-il. Et quand nous nous fûmes levés: « Fi! ajouta-t-il, est-ce donc ces deux béjaunes (5) mal léchés qui possèdent de si jolis noms ? » (6). Cette apostrophe ne laissait pas d’être assez juste, surtout s’appliquant à mon camarade: Venetz était si galeux que souvent, le matin, j’étais obligé de lui détacher du corps les draps du lit, de la même manière qu’on enlève la peau à une chèvre… » Pierre Jacob Notes 1. Vie de Thomas Platter, trad. Ed. Fick, Genève, 1862, p. 36-39 2. En effet, il faudra attendre 1538 pour que Jean Sturm fonde le Gymnase. 3. Hans Witz dit Johannes ou Hans Sapidus (né vers 1490 à Sélestat) est un humaniste alsacien, directeur de l’Ecole latine de la ville de 1510 à 1525. Après avoir suivi les cours des philosophes à Paris, notamment Lefèvre d’Etaples sous la direction de Publio Fausto Andrelini, âgé de 20 ans à peine, il est nommé directeur de l'École latine de sa ville natale. Ami et fervent admirateur d'Erasme, Sapidus est un esthète, plus soucieux de l'élégance et de la correction de la langue que de la ferveur religieuse. Ses cours de latin et de grec attirent un grand nombre d'écoliers, jusqu'à un millier, et conduisent l'école à son apogée. Pour en savoir plus, voir sa biographie par Jean-Marc Siegel sur le site du CRDP de Strasbourg. 4. La Diète de Worms se place en 1521. 5. Le Donat, du nom de son auteur, Aelius Donatus, grammairien romain né vers 320 et mort vers 380, auteur d’un traité de grammaire (Ars grammatica) qui eut dans l'enseignement, pendant tout le Moyen Âge occidental et au-delà, un rôle considérable. 6. Au Moyen Âge, étudiants novices nouvellement arrivés à l’université. 7. A l’époque, les intellectuels, fascinés par les sources antiques, s’affublaient de pseudonymes latins. Quelques exemples: Dasypodius (Rauchfus), Gemusaeus (Gemus), Olearius (Wimpfeling), Beatus Rhenanus, (Beat Bilt), etc Armes de Sélestat