Le procès de Friedrich Reiser (1458) Les antécédents L a ville de Strasbourg a connu au Moyen Age une série de persécutions contre des dissidents religieux ou hérétiques. La plus anciennement documentée remonte à 1212-1215. Elle avait été dirigée contre les Vaudois (1). Une autre a sévi en 1230-1231, sous la direction de Conrad de Marbourg (2). Pendant toute la seconde moitié du XIII° siècle, on a trace de la présence d’hérétiques, sans que les autorités aient à recourir à une persécution de masse. Par contre, on observe une montée de l’antisémitisme, qui fait écho à l’expulsion des juifs de nombreux Etats et royaumes européens et leur arrivée dans le Saint Empire.
La violence contre les juifs se décharge à l’occasion de la Grande Peste qui arrive à Strasbourg en 1349 (3). Vers 1370, il y eut une persécution contre les béguines, mais la documentation sur la question est bien mince (4). La dernière du siècle, vers 1400, n’aboutit à rien: un prêtre de paroisse ayant sonné l’alarme, on recherche des Vaudois, mais on se rend compte qu’ils ont réintégré l’Eglise. La ville, soucieuse de son image de marque, se contente donc de les bannir (5). L’hérésie semble donc une menace du passé. L’affaire Reiser et son contexte Avec le surgissement des Hussites en Bohême, au début du XIV° s., les inquisiteurs peuvent espérer trouver un nouveau gibier. De fait, les Vaudois, en perte de vitesse, collaborent avec cette nouvelle hérésie. C’est dans ce contexte que se place le dernier procès à Strasbourg, en 1458. C’est celui de Friedrich Reiser et d’Anna Weiler. Reiser était un vaudois d’origine souabe, en cheville avec les Hussites. Il venu à Strasbourg pour organiser une réunion d’hérétiques. Il avait été arrêté dans le cellier municipal où il prêchait (6) Il est traduit devant l’inquisiteur, un Dominicain. Il existe depuis les années 1380, un accord entre les Frères Prêcheurs et la ville: si le tribunal religieux découvre un hérétique, la ville s’engage à l‘exécuter. Elle sert en quelque sort de « bras séculier » (7). A l’origine, l’évêque organisait une disputatio, une discussion théologique entre représentants de l’Eglise et dissidents religieux. Mais les dés étaient pipés, puisque les prêtres seuls avaient le droit de s’appuyer sur les Ecritures. La persécution de 1215 avait commencé de cette manière, mais on avait ensuite recouru à une méthode plus violente: l’interrogatoire avec torture. Un tribunal sanctionnait ensuite publiquement mais pour la forme les aveux ainsi obtenus (8). La séance publique C’est cette partie publique du procès de Friedrich Reiser qui nous est connue par un texte miraculeusement échappé à l’incendie des Dominicains en 1870 (9)
« Le vendredi avant le dimanche Laetare, de l!an 1458 (10), trois estrades furent construites sur le Marché des Chevaux, la plus haute pour les clercs, la seconde un peu plus bas à côté pour le Stettmeister et le Conseil, et la troisième, la plus basse, à côté de la plus haute, pour les hérétiques qui y étaient placés, c!est-àdire Frédéric Reiser, Anna Weiler et Marguerite de Bâle ; ils y restèrent assis jusqu’à ce qu!on leur demande de se lever. Sur l!estrade la plus haute, sur un banc, étaient assis : Maître Johann Wolffgant, lecteur de l!ordre des Frères Précheurs et inquisiteur (11), ainsi que maître Martin Bergheim, tous deux professeurs en théologie ; maître Arbogast Ellehart, ofjicial ; maître Nicolas Hannemann ; maître Dietrich de Wesel, docteurs ; Maître Johann Wegeraufs, vicaire. Il y avait en plus, maître Henri Engelfrit, le procureur jiscal ; et beaucoup d!autres clercs et érudits et laïcs, de même que maître Ludwig von Mülnheim, chevalier, le Stettmeister, maitre Drachenfels, l!Ammeister et quelques autres membres des conseils; les autres membres des conseils étaient sur l!autre estrade. Le Marché aux Chevaux, l’actuelle place Broglie de Strasbourg, 90 ans après les événements.
L!inquisiteur jit un sermon édijiant concernant le fondement de la foi chrétienne et les ordonnances de la Sainte Eglise romaine ainsi que l!interprétation de la Sainte Ecriture, et sur le fait qu!il avait trouvé que le susnommé Frédéric s!y était opposé en plusieurs articles de son hérésie, et ceci depuis l’âge de 16 ans et pendant la durée de 50 ans, et qu!il avait trempé dans trois types de sectes : celle des Vaudois, dits Les Pauvres de Lyon, celle des Bohêmes, et celle des Taborites (12); il énuméra de nombreux articles, en particulier comment il avait écouté des confessions et, par la suite, serait devenu prêtre, avait lu la messe, fait des sermons, distribué le sacrement sous les deux espèces, enseigné dans ses prédications de ne pas réciter l!Ave Maria, de ne pas fêter, ni jeûner les jours de fêtes de la Mère de Dieu ; comment il fallait rester auprès de Jésus-Christ et ne pas se laisser perturber par les gloses de la Sainte Ecriture. De même, comment il s’était fait passer pour un successeur de Saint Pierre, le vicaire du Christ. De même, comment il avait ordonné des prêtres, tout en étant un laïc, non lettré (13). De même, comment il avait prêché contre les Indulgences et le purgatoire, et rejeté l!eau bénite, et commis beaucoup d!autres articles hérétiques. Et ensuite, l!Inquisiteur demanda : Frédéric, est-ce que tu avoues cela ? Frédéric répondit : Oui. L!inquisiteur dit : Quelle pitié que tu aies persisté si longtemps dans l!hérésie et séduit ainsi beaucoup de gens qui sont peut-être damnés éternellement, étant morts dans l!hérésie (14). Frédéric, tu es ainsi tombé sous l!excommunication papale, ainsi que beaucoup de gens , qui t!ont suivi ; veux-tu te rétracter ? Il répondit : Oui. Marguerite, tu t!es également confessée à lui, et tu as reçu le sacrement de lui ; est-ce vrai ?. Elle répondit : Oui. On plaça ensuite une planche menant de son estrade vers l!estrade haute, et elle dit, en suivant les instructions de l!inquisiteur : Moi, Marguerite, je jure à Dieu et à Marie, sa digne mère, et à tous les saints, de m’abstenir dorénavant de tous les articles de l’hérésie et de ne plus jamais y revenir. Et quand elle dira cela, l’inquisiteur lui dit: Mets-
toi à genoux. Si tu demandes l’absolution, dis: Oui, moi, pauvre pécheur. Et quand elle dit cela, il lui jixa une croix jaune et lui dit: Tu ne dois pas enlever cette croix avant qu’on ne te le dise. Et dès que tu le pourras, viens te confesser à moi; je vais te recommander à la miséricorde de Dieu. Elle pria aussitôt qu’on ne la fasse pas porter la croix très longtemps. Il répondit: Marguerite, tu devrais la porter tous les jours de ta vie. mais comme tu es une personne simple, je veux en tenir compte. Eh bien, tu n’auras pas à la porter plus longtemps que jusqu’à Pâques. Mais garde-toi bien, si jamais tu es prise dans un des articles hérétiques, ce sera pour ton jugement dernier. Anne, tu as suivi Frédéric pendant longtemps et partagé sa foi, tu t’es confessée à lui, tu as reçu le sacrement de lui et écouté ses sermons, est-ce que tu l’avoues ? Elle répondit: Oui. Est-ce que tu avoues également que tu t’es trompée et est-ce que tu veux te rétracter ? Et toi, Frédéric, dans ce cas-là je vais à nouveau vous recommander à l’amitié de la Sainte Eglise et vous absoudre de l’excommunication papale, aOin que l’on puisse écouter votre confession si vous le désirez. Ils répondirent : Oui, et ils se rétractèrent tous les deux. L’inquisiteur appela Frédéric sur la haute estrade, et vers le four qui y avait été fait où brûlait du feu, et lui dit: Selon le droit écrit, tu dois toi-même jeter au feu les livres contenant les articles hérétiques. Il le jit et beaucoup de ses livres, tous ceux qui étaient là, furent brûlés sur cette estrade. Et quand il retourna sur son estrade, le procureur jiscal commença et parla selon les instructions qu’il avait reçues de notre révéré seigneur, l’évêque de Strasbourg; il demanda à l’inquisiteur, après avoir bien entendu l’affaire de ces gens et surtout comment Frédéric et Anne avaient déjà davantage trempé dans des affaires semblables auparavant et avaient été incarcérés pour cela à Würzbourg, avaient abjuré mais avaient continué à pratiquer ces erreurs ici et ailleurs: je demande donc votre Dignité de prononcer votre jugement à leur sujet selon le droit (Nach des Rechten). L’inquisiteur se rassit alors et lut en latin, sur une demifeuille de papier couverte d’écriture, leur histoire et ensuite les jugements selon lesquels ils devaient répondre de leurs actes, et il déclara qu’ils devaient en répondre devant le bras séculier. Et après la lecture des jugements, il dit: Tout homme qui manque à la foi chrétienne tombe sous excommunication papale. Pour cette raison, Frédéric, comme tu as révoqué tout à l’heure les articles, si tu
veux maintenant être libéré de l’excommunication, mets-toi à genoux. Il les délia de l’excommunication (15). Ensuite, Messire Johannes Wegerauff, vicaire, prit la parole: Messire l’Ammeister, vous savez bien quelle tâche vous échoit à présent. L’Ammeister dit alors: Monsieur le Stettmeister, après que ces deux personnes ont trempé, ici et ailleurs, dans diverses hérésies, avant et après les avoir abjurées, rendez le jugement selon le Droit. Le Stettmeister répondit: Je vous cède la parole, Monsieur l’Ammeister. Ce dernier répondit: Il faut les brûler. Les autres membres du Conseil, interrogés, furent du même avis (16). Le bourreau rejoignit alors les accusés sur leur estrade, leur lia les maintes, les mena d’ici au Marais Vert (17). On y mit un poteau et on dressa un bûcher. A l’intérieur de ce dernier, on les attacha et ils furent réduits en cendres, lesquelles furent jetées le jour-même dans le Rhin ». Frédéric Reiser et Anna Weiler furent les derniers hérétiques de type ancien à jinir sur un bûcher à Strasbourg. Les inquisiteurs avaient déjà trouvé de nouvelles victimes, les sorciers et les sorcières. En 1485, Heinrich Kraemer, alias Institoris, un Dominicain de Sélestat, publiera son redoutable Marteau des Sorcières. Or, de son propre aveu, il avait assisté les deux Vaudois comme confesseur. Le procès auquel on assiste ici tourne donc une page dans l’histoire des persécutions d’hérétiques dans notre région. Pierre Jacob
Notes 1. Bref rappel. Les Ortlieber, fondés par Ortlieb de Strasbourg, se développent en Thurgovie et en Alsace. Ils considèrent notamment le Pape comme un hérétique, ses cardinaux comme des simoniaques, ne croient pas à la résurrection de la chair et à la jin du Monde. Ils rejettent les prêtres, qu’ils remplacent par des prédicateurs itinérants. Ils sont condamnés par Innocent III. La persécution à Strasbourg est menée par l’évêque Heinrich von Vehringen, qui charge les Dominicains de les débusquer. On en trouve 500, qui abjurent. 80 seront brûlés à la chapelle Saint Michel. Cette répression est menée par Conrad de Marbourg, confesseur d’Elisabeth de Thuringe. 2. C’est encore Conrad de Marbourg qui dirige la répression de 1231. La brouille de Grégoire IX avec Frédéric II en 1227, l’avait privé de son bras séculier, d’où une résurgence des hérésies. La réconciliation avec l’empereur permet le redémarrage de la persécution en 1230. Elle frappe des gens de toute condition. 3. La panique provoquée par l’arrivée de la Peste a été mise à projit pour massacrer les juifs, supprimer les créances qu’ils détenaient, et renverser le gouvernement de la ville de Strasbourg. 4. DAYTON PHILLIPS, Beguines in medieval Strasburg, A study of the social aspect of beguine life, Stanford, 1941. A. Patschkowsky, Beginenverfolgung im 14. Jahrhundert. http://webdoc.sub.gwdg.de/ ebook/p/2001/patschovsky/www.uni-konstanz.de/fuf/philo/ geschichte/patschovsky/aufsaetze/inhalt/ia/hauptteil_ia.html 5. GEORG MODESTIN, « Un procès pour hérésie à Strasbourg en 1400 », Revue d’Alsace, 134, 2008, p. 355-365. 6. Deutsche Biographie, « Reiser, Friedrich ». 7. Notre source est Catherine Utz Tremp. ALBERT DE LANGE, « La jin tragique des Vaudois au Nord des Alpes à la Lumière du destin de Friedrich Reiser », Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, 88e année, n°1, janvier-mars 2008, p. 3-19. (p. 12-14). 8. En 1215, les hérétiques avaient tenu tête aux théologiens dans la disputatio. Conrad de Marbourg dont c’est la première intervention, impose l’épreuve du feu. Ceux qui refusent d’abjurer sont brûlés. La torture remplace le débat public. Le tribunal se contente ensuite d’entériner les aveux. 9. D’après ALBERT DE LANGE, op. cit., p. 12-16. 10.Dimanche Laetare: jin mars. notons qu’à cette époque, dans plusieurs régions du Saint-Empire, on brûlait alors des vieilleries ou des mannequins pour marquer la jin de l’hiver, et le triomphe du soleil. 11.Frères Précheurs, autre nom des Dominicains. 12. Sur le parcours de Reiser, ALBERT DE LANGE, p. 16-18, ses propres aveux. 13. Reiser aurait en quelque sorte monté une contre-Eglise.
14.Justijication traditionnelle de l’exécution: en contaminant les autres chrétiens, on les prive du salut dans l’au-delà. 15. On les réintègre donc dans la communauté chrétienne avant de les livrer au bras séculier. L’Eglise a horreur du sang et se décharge des basses oeuvres sur le pouvoir civil. 16. L’hérésie est un crime de lèse-majesté depuis Frédéric de Hohenstaufen. Ici, c’est la Ville Libre de Strasbourg qui sert de bras séculier. 17. Marais Vert: der grüne Bruch. Un espace faiblement bâti, entouré d’un mur depuis 1374. Il s’étendait au nord-ouest de la Ville.