Un trio étonnant surgi des tréfonds de l’histoire de Strasbourg Les Roraffen de Strasbourg D ans un billet précédent, nous avons vu le numéro de ventriloque qu’exécutaient les Jésuites dans la cathédrale de Strasbourg au XVIIIe siècle. Or on peut ranger dans cette même catégorie les excès des Roraffen, à qui un valet prêtait sa voix pour amuser les Gidèles dans la nef. Ce sketch permanent dans un lieu de culte a été toléré voire soutenu pendant deux siècles. Pour pleinement le comprendre, il faut le replacer dans le contexte de l’époque, et là, on va de surprise en surprise. Les Roraffen, aujourd’hui Le visiteur qui de nos jours pénètre dans la cathédrale, et lève les yeux vers l’orgue, découvre trois étranges personnages articulés. Deux adossés au mur, un troisième accroché au pendentif. Celui de gauche porte ce qui semble être la livrée rouge et blanche des hérauts de la Ville Libre de Strasbourg. Il brandit une trompette ornée de la bannière de la Vierge. L’aspect est soigné, luxueux même. Le personnage de droite est tout l’opposé: barbu, hirsute, il porte une blouse bleue et des bottes. A sa ceinture pend une énorme bourse. La seule chose qui le rattache à Strasbourg est son étrange coiffure rouge et blanche.

Le joueur de trompette. Le bretzelmann, dans son état actuel. Il porte la livrée rouge- Il porte un sarraut bleu, des bottes et blanc de Strasbourg et à la ceinture, une besace. La arbore la bannière de la signification de sa coiffure n’a jamais Vierge. été élucidée Au pied de l’orgue, Samson et son lion, à qui il ouvre la gueule En-dessous, accroché au pendentif de l’orgue, on voit le héros biblique Samson et son lion, à qui il ouvre la gueule. Le personnage offre le même aspect soigné que le trompettiste. Ces personnages sont connus sous le nom de roraffen. Le public qui vient visiter la cathédrale apprend par les guides et les publications que ces Jigures sont articulées et qu’au

temps jadis, le vilain barbu dérangeait le culte par ses chansons malsonnantes et ses invectives. C’est à peu près tout, et le visiteur reste sur son étonnement. Dans les pages qui suivent, nous allons tenter d’en savoir plus. Une problématique compliquée A la vue de ces personnages sculptés, les questions afJluent à l’esprit: que représentent-ils ? Ont - ils toujours eu cet aspect ? Y a-t-il toujours eu ces trois Jigures, et ont-elles toujours occupé ces emplacements ? Leur fonction a-t-elle varié avec le temps ? Comment s’inscrivaient-ils dans l’histoire de la cathédrale, et dans celle de la ville ? L’idéal serait évidemment de reconstituer une chronologie de ces roraffen. Elle devrait être adossée à l’histoire de la cathédrale et plus particulièrement de l’orgue. Il s’agira d’examiner soigneusement toutes les sources qui en parlent. Le malheur veut qu’elles n’intéressent plus guère que quelques cénacles, et que de moins en moins de gens maîtrisent l’allemand et le latin. Qu’importe. Tentons malgré tout notre chance. D’abord nommer les personnages Quand elles parlent de nos trois Jigures, ces sources utilisent deux noms: roraffe et brettstelmann. Roraffe. En alsacien ancien, affe ne désignait pas un singe, mais un guignol, un bouffon. Quant à ror, il pouvait signiJier « bâton, jonc ou tuyau » . On l’a aussi fait dériver de röhren, « bramer, brailler ». On est ici dans une culture orale, très mouvante, comme nous l’avons montré à propos du nom des rues de Strasbourg. On peut donc supposer que cette appellation a servi indifféremment pour ces trois personnages. Notons que dans un premier temps, elle est utilisée au singulier, avant de se généraliser aux trois marionnettes Elle pouvait s’appliquer au héraut, qui soufJlait dans un ror. On sait qu’à la cathédrale de Fribourg, en 1532, on a mis en place un trompettiste, auquel les archives donnent spéciJiquement le nom de roraffe. Mais elle pouvait aussi désigner Samson et son lion, lequel rugit (« röhren »), tout comme le barbu, le plus bruyant des trois. Il existe une autre explication. Lorsque Geiler de Kaysersberg, Jin du XVe siècle, proteste contre les excès du personnage barbu, la ville lui propose de priver ce dernier de son tuyau (ror). Le valet qui prêtait sa voix au personnage, aurait donc utilisé un tube, et roraffe signiJierait « guignol à tuyau ». Winckelmann, qui le signale, a du mal à accepter cette explication. V. Aschoff est moins réticent. Brettstellmann, « l’homme aux bretzels » Les sources l’appliquent clairement au roraffe barbu. Le plus ancien auteur qui mette le personnage en rapport avec les bretzels est Murner en

1552. Winckelmann, en 1907, admettait qu’il avait été identiJié avec le marchand de bretzels qui vendait ses produits devant la cathédrale. Il faut savoir qu’en alsacien, bretzel se dit brettstell, ce qui est un jeu de mots. Le terme se segmente alors en brett et stell, avec un nouveau sens: « à la place de la viande ». C’est ce qui peut être consommé en période de Carême. On aurait là une piste religieuse. Un vrai trublion En fait, on sait par la littérature, qu’il intervenait au moment des festivités de la Pentecôte en lançant des plaisanteries au goût douteux, dont une seule a été conservée: Behüte den Säckel ! « Prends garde à la bourse ! » . Un visiteur en 1501, constate que ses cris (geschrey) avaient plus de succès auprès du public que les meilleurs prédicateurs. Sebastian Brant nous apprend aussi qu’il baillait, et qu’il faisait bailler les chanoines présents dans le choeur. Or, la forme de sa main se prêterait parfaitement à cette fonction. Pourtant, de nombreux auteurs ont mis dans cette main soit un bretzel, soit un bâton, ce que Winckelmann a effectivement vériJié sur place, et trouvé trace d’un rouleau de papier. L’évolution des personnages En effet, en 1909, grâce à J. Knauth, O. Winckelmann a pu photographier et examiner le brettstellmann. Quand on compare le cliché et l’aspect actuel du brettstellmann, on constate que la chevelure de crin noir était plus soignée qu’aujourd’hui. Il a lui même supposé que la coiffure était à l’origine sculptée comme celle du héraut et qu’elle a été recouverte en 1489. Il a constaté que le couvre-chef n’était pas du même bois que la Jigure, et supposé qu’elle a été remplacée par Klotz, lequel aurait copié la précédente . Mais lorsqu’on regarde de près la gravure de Isaac Brunn, de 1617, on constate que la coiffure est différente, et qu’il tient en main un objet non identiJié. Il convient donc de se montrer prudent en raisonnant à partir de l’aspect actuel des roraffen, surtout du plus actif d’entre eux. Un étonnant contexte La présence de ce personnage intempestif dans la nef ne peut s’expliquer que par ce qui s’y passait jadis. Elle servait de cadre à une vie tumultueuse parfaitement profane. Une lettre de Pierre Schott au nonce apostolique énumère tous les excès qui se déroulaient de son temps dans la nef. Il est conJirmé par d’autres sources.

La nef de la cathédrale transformée en cour des miracles, d’après une lithographie de la fin du XVe siècle. On voit de gauche à droite un chantre en train de séduire une fidèle; deux marchands discutant affaires; un noble en pleine drague; deux nobliaux avec leur faucon et leur caniche. Plus loin, les fidèles qui dorment ou bavardent, pendant que les démons prennent note des conversations. Au fond, Jésus en train de chasser les marchands du temple. Curieusement le seul délit qu’on fustige est le bavardage: Niemand kan wol sagen noch schreiwen, das schwatzen der bosen weiben. Noch vil grosser schann, wann es tund die mann. « Nul ne peut décrire ou noter le bavardage des méchantes femmes. Plus grande encore est la honte lorsque ce sont les hommes qui s’y livrent ». Dans la nef, on bavardait, on discutait affaires, on y circulait avec ses

chiens ou ses faucons. Le magistrat y tenait séance. Des porchers traversaient l’édiJice avec leurs animaux, et des prostituées s’asseyaient sans gêne sur les marches du jubé et faisaient de l’oeil aux Jidèles. Ce lieu était donc pratiquement désacralisé. O. Winckelmann met cela au compte des querelles qui avaient opposé les ordres mendiants et les prêtres de paroisse au milieu du XVe s.. Les dérives étaient particulièrement criantes le 28 décembre, jour des Saints Innocents, . On élisait alors un évêque des enfants. A la saint Adelphe, les pélerins se retrouvaient dans la chapelle Sainte Catherine pour festoyer et danser Murner mentionne par ailleurs les chansons licencieuses qu’on va chanter à l’église: Il y a tant de chansons grossières Qu’on veut chanter à l’église. L’une d’elles s’appelle « La queue du paon » Qu’on entend beaucoup dans les danses paysannes. Mais qu’on doive chanter ça à l’église, Qu’on veuille louer Dieu avec des méchancetés ! Dans ce contexte, le bretzelmann, avec ses ne détonait pas, ni pas sa gestuelle, ni par son répertoire. Il avait la sympathie du peuple et même des autorités: elles salariaient l’employé qui prêtait sa voix à la marionnette . La Pentecôte C’est surtout au moment de la Pentecôte que le barbu sévissait. On voyait alors arriver des campagnards, en provenance des villages qui avaient contribué au chantier de la cathédrale et qui venaient toucher une petite indemnité à l’Oeuvre Notre Dame. Ils se rendaient ensuite en procession à la cathédrale, où le bretzelmann les accueillait de ses sarcasmes et de ses chansons scandaleuses. Le lien entre le bretzelmann et la Pentecôte est une première piste à examiner. Il y avait là un autre élément à considérer, le mauvais accueil réservé aux campagnards: Au moment où les paysans arrivaient en ville, ils se heurtaient au cortège des pêcheurs et la rencontre dégénérait souvent, au point qu’il a fallu en 1466, déplacer la parade de ces derniers. Le résultat était que dans la cathédrale, le culte sombrait dans un immense tohu-bohu. On sait qu’à partir de 1470, Peter Schott et son ami Geiler de Kaysersberg se sont attachés à remettre de l’ordre dans la nef. L’histoire des roraffen Le nombre, l’aspect, l’emplacement des Rohraffen, tels qu’on les voit aujourd’hui, ont changé au cours des siècles.

Pour reconstituer leur évolution, on dispose de peu d’éléments. Pour y parvenir, on doit s’adosser à l’histoire de Strasbourg, à celle de l’orgue et à celle de l’horloge astronomique. Ensuite, par triangulation, retrouver les dates marquantes de histoire de nos marionnettes. Lorsque dans les années 1480, P. Schott se plaint de la situation dans la cathédrale, il écrit: De même, ils ont installé une image fruste (imaginem rusticanam), en hauteur, sous l’orgue de la cathédrale…Quelque vaurien (nebulo) se cache derrière le personnage et accueille les hymnes des arrivants en faisant des gestes grossiers et en éructant des chants profanes et inconvenants… Il n’est ici question que d’un seul personnage, et il est situé sous l’orgue, et de telle manière qu’un humain peut se cacher derrière lui, le mettre en mouvement et lui prêter sa voix. Il porte sans doute déjà le nom de bretzelmann. Murner, en 1522, présente le roraffe comme un fournisseur de bretzels. Schott ne précise pas quand le bonhomme a été mis en place. Winckelmann admet que l’orgue détruite par l’incendie de 1298 avait déjà des personnages mobiles. Mais on dispose de repères. Ainsi les compte de l’Oeuvre portent mention, en 1416, du salaire d’un valet payé par la Ville pour « crier dans le Roraffe », Par ailleurs, en 1580, Dasypodius, concepteur de l’horloge astronomique, publie un poême qu’il date de 200 ans plus tôt, et qui retrace une bagarre entre le coq de l’horloge et le rohraffe. Il s’agit évidemment du coq de l’horloge précédente, celle mise en place entre 1352 et 1354, juste en face de la machine actuellement visible. Or, il semble que ce coq n’ a été mis en place que plus tard, vers la Jin du siècle. Il faudrait donc prendre Dasypodius au mot lorsqu’il place cette querelle 200 ans avant son époque, soit vers 1380. Il ressort du texte qu’à cette date, le rohraffe était déjà là depuis longtemps, et qu’il était seul. Ce moment constitue une autre étape de l’histoire du Roraffe. En 1385, l’orgue de 1298 brûle et il est remplacé par un nouveau, par Michel de Fribourg. Il n’en reste que le pendentif. C’est très certainement à cette occasion que Samson et le héraut sont mis en place. C’est ce que prouvent leurs costumes, datables de cette époque. Ils sont articulés, comme le bretzelmann actuellement visible. Rien n’empêche de penser que ce dernier a à cette occasion, remplacé une version moins élaborée, et peut-être placée ailleurs. On peut aussi penser que le nouveau coq mécanique de l’horloge et l’apparition des deux nouveaux jaquemarts faisaient partie d’une offensive destinée à éclipser l’intempestif barbu, et ce qu’il représentait: la satire populaire. Cette offensive pouvait s’appuyer sur l’arrivée d’un savoir-faire mécanicien qui faisait Jleurir partout des jaquemarts et des automates. Les

personnages autour de l’orgue et ceux qui animaient la nouvelle horloge faisaient partie de la même révolution technicienne. Ce fut sans doute peine perdue, puisqu’au milieu du XVe, l’ambiance devait encore être favorable au bretzelmann. Les disputes entre ordres précheurs et clergé pléban favorisèrent la dégradation de la vie religieuse., aussi bien du côté du peuple que de celui des élites. Pendant tout ce temps, le bretzelmann était comme un poisson dans l’eau. Il faudra attendre Pierre Schott et Geiler pour qu’il y ait une réaction. On sait que Geiler a combattu de toutes ses forces les excès et les dérives de son temps, mais ses succès furent tout relatifs. Geiler a -t - il été suivi par une partie de la population ? On apprend par une étude de 1872, qu’en 1500 le sculpteur Tobel avait mis en place de nouvelles Jigures pour détourner l’attention du roraffe. L’orfèvre Wumser, qui avait jusque-là ofJicié comme roraffe, voulut les abattre avant la Pentecôte. Il se glissa nuitamment dans la cathédrale, monta sur le roraffe pour atteindre les nouvelles statues mécaniques à l’aide d’une perche, mais chuta avec le roraffe, qui fut ainsi sorti de la cathédrale. Cette histoire pèche par plusieurs côtés. Comment expliquer que le héraut et Samson portent des costumes des années 1380, alors qu’ils ont été mis en place en 1500 ? Le trompettiste, avec son costume du XIVe siècle, était-il auparavant posé ailleurs ? Ensuite comment étaient positionnés les automates pour que Wumser puisse, depuis le roraffe, faire tomber les deux autres automates ? On peut dater du protestantisme et plus précisément de 1524, la Jin du fonctionnement des Roraffen. Ils se turent, mais furent laissés en place. L’attachement des Strasbourgeois était trop grand pour qu’on y touche. On se contenta donc d’évacuer l’image de Saint Christophe. Leur oubli Selon O. Winckelmann, le Rohraffe était la personniJication de l’esprit populaire et en quelque chose un génie tutélaire de la ville. En 1448, au siège de Wasselonne, les Strasbourgeois avaient mis en oeuvre un canon appelé Roraffe, qui avait une « épouse » , la roraf?in, et même un enfant, le junge roraffe. Plus tard, ce fut un autre canon, la Meise et ses artilleurs de la ville qui donnèrent leur nom aux Strasbourgeois. Encore à la Jin du XVIe s., pendant la Guerre des Deux Evêques, les pamphlétaires catholiques et protestants se réclamèrent du Roraffe pour lui attribuer leurs tracts et lui reconnaître un statut de quasi-oracle. Peu à peu le souvenir du roraffe se trouble. Signalons ici l’existence, rue du Coin Brûlé, d’une maison décorée d’un bas-relief. Il montre un singe (affe) assis dans des joncs (rohr) en train de croquer une pomme .

Ainsi, en 1622, un curieux ouvrage anonyme met en scène un étrange Deux réinterprétations du mot roraffe A gauche le « singe aux joncs » de la rue du Coin Brûlé. Il orne une maison qui prit le nom fum Roraffen en 1532. A droite, un autre « singe aux joncs » sur une publication de 1622. Les deux illustrent la perte de sens du mot roraffe. « Ordre RorafJique », prétentieux, arrogant et susceptible. La page de garde présente un singe trônant au milieu des joncs Grandidier vers 1780, confond le roraffe avec l’image de Saint Christophe, enlevée par les protestants. Il faudra attendre le XIXe siècle pour que l’on s’intéresse à nouveau sérieusement au destin de ces étranges personnages de bois. Pierre Jacob 1.F.J. HIMLY, Dictionnaire ancien alsacien-français,XIIIe - XVIIIe siècles, Strasbourge, 1983 2. V. ASCHOFF, « Ueber die Rohraffen im Strassburger Münster. Einige Fragen zur Frühgeschichte des Sprachrohrs », Kultur u. Technik, 6, 1982 3. O.WINCKELMANN, « fur Kulturgeschichte des Strassburger Münsters », feitschrift für die Geschichte des Oberrheins, T.22, 1907 4.A.SEYBOTH, Das alte Strassburg, vom 13.Jahrhundert bis zum Jahre 1870, Strasbourg, 1890

5.Allgem. Familienzeitung, Stuttgart 1872, Nr. 45, S. 354, article d’Ernst Baqué, « Die Meistersinger von Strassburg ».