Que peut-il y avoir de commun entre un lansquenet du XVIe siècle et un ouvrier des ateliers de chemins de fer de Bischheim ? Un art consommé et truculent du sobriquet… Surnoms individuels d’hier et d’aujourd’hui On a vu que de village en village, on se dotait de surnoms plus ou moins bienveillants. Or, cet art s’exerçait également à l’intérieur des communautés humaines: villages, paroisses, métiers, etc. Pratiquement chaque personne en était la cible. On était plus ou mieux doué dans l’art du sobriquet, et certaines collectivités y ont excellé. En voici deux exemples. Les surnoms chez les lansquenets Les armées de la Renaissance ont beaucoup recouru aux lansquenets, de redoutables soldats professionnels. C’étaient des corps soudés, et les forts en gueule qu’on y trouvait pratiquaient tout naturellement l’art des sobriquets.
En voici une liste j’ai pu glaner au cours de mes recherches. Eissenbeisser. « Mord-le-fer ». Schwartenhals « La Couenne-au- Cou ». Frau Seltenfrid. « Madame Rarement- Tranquille » Augustin Wagenhals « Cou Au-dacieux ». Augustin Sauberrauss. « Augustin S’en-tire-bien» Jäckel Friss omb sonst. « Jacquot Bouffe-pour-Rien ». Caspar spar nichts. « Gaspar N’épargne-Rien ». Le lansquenet et sa femme, Vers Ambrost Sorglos. « Ambroise Sans- 1535… Surnoms: « Der Schnei- Souci » der und die Näherin ». Herman Niemants Gsell, « Hermann En d’autres mots: Copain-de-Personne ». « Il taille, elle recoud » Enderle Seltenfrid, « Petit André Jamais-Tranquille ». Galle wend den Schimpf, « Karl Ecarte-la-Moquerie. Kilian Obendrauff. « Kilian Frappe-d’en-Haut ». Bernard Tapfferdran « Bernard l’Audacieux » Mang Eigenutz « Mangold mon-intérêt ». Hartmann Seltenlieb « Hartmann Rarement-Gentil ». Clement Helderlein « Clément Petit Héros ». Michel Seltenler « Michel Rarement-à-Vide ». Bastl Machenstreit, Petit Bastien Cherche-Querelle. Peter Wunderlich, « Pierre l’Etonnant ». Stoffel Mittendrein, « Petit Christophe En-plein-Milieu ». Caspar spring in d’fech, « Gaspar Saute-dans-la Brèche ». Merten Liederlich, « Martin le Lamentable ». Jeronyme Seltenfro, « Jérôme Rarement-Content ». Symon Clappermaul, « Simon Bouche-à-Caquet ».
Vli suchen Trunck, « Uli Cherche-à-Boire ». Urban Rebensafft, « Urbain, Jus-de-Raisin ». Theml lass nichts liegen, « Petit Thomas Ramasse-tout ». Bastl Raschauff, « Petit Bastien Vite-Debout ». Mathes Tollerhut, « Mathieu Chapeau-Dingue ». Certains de ces surnoms ont survécu. On trouve encore des Bittendiebel, « Mords-le-Diable » ou des Schlagdenhauffen, « Tape-dans le- Tas »… Johann Fischart, poête strasbourgeois du XVIe siècle, se fait l’écho de cette onomastique très croustillante dans sa Vie de Gargantua. Lorsque ce sympathique géant pousse son premier cri, son père Grandgousier s’interroge sur le nom à lui donner et notre auteur en profite pour faire un excursus sur les noms en vogue à son époque. Il donne notamment une liste de sobriquets en usage chez les lansquenets, mais ils n’ont pas la saveur de l’authenticité qu’on trouve dans la série ci-dessus. Un exemple moderne: chez les cheminots Cette pratique du surnom dans une petite communauté n’est pas morte avec le passage du temps. En voici une illustration avec les ateliers de chemin de fer de Bischheim, où mon père et mon grand-père ont travaillé jadis. Robert Witt a recueilli ces surnoms dans un opuscule publié en 2003. D’ Bettlàd/ de Radioàktiv, Un chef, dont le nom réel était Pettelat, avait été muté de Paris à Bischheim. Deux jours à peine après son arrivée, il était déjà été rebaptisé Bettlad, ce qui signifie « lit », plus concrètement « boite à coucher ». Lorsqu’on apprit sa passion pour les réseaux de radio-amateurs, il devint de Radioaktiv, « le Radio-actif ». De Bubbewecker, « Réveilleur de poupées ». Pendant la guerre, on travaillait aussi de nuit. Xavier Eyermann, contremaître, devait veiller à ce que personne ne s’endorme. Les ouvriers fabriquèrent donc une poupée en empaillant un costume, puis la positionnèrent comme un dormeur. Eyermann tomba dans le piège et entreprit de secouer le mannequin. Ce dernier ne s’est toujours pas réveillé, mais le con-tremaître a gardé toute sa carrière ce surnom de « Réveilleur de poupées » .
De Dàmpfbàngert, « Garde-champêtre à vapeur ». En fait le surveillant du système de chauffage. Cet agent faisait la tournée des bureaux pour purger l’eau de condensation des radiateurs et conduites à vapeur. Les ouvriers, dont beaucoup venaient du monde rural, l’ont surnommé bangert, « garde champêtre ». Le nom est en réalité issu du français, « ban-garde » . En l’espèce, il s’agissait d’un bangert à vapeur… De Dreiärmelschnieder, « Tailleur aux trois manches ». Ce tailleur de métier travaillait à la sellerie. A l’époque où il était installé à son compte, il aurait par erreur découpé une manche de trop pour une veste. Le client a dû ensuite répandre l’affaire dans les ateliers. S’Gummidittel, « Nichons de caoutchouc ». Yvonne était une jeune et charmante dactylo, habillée de manière coquette et provocante. Elle savait déployer son charme dans sa démarche quand elle traversait l’atelier, un milieu massivement masculin. De Gummisepp, « Joseph de caoutchouc ». A l’entretien des installations, lorsqu’on avait besoin de quelqu’un capable d’escalader un mur, on faisait toujours appel à Joseph, qui se faufilait partout comme une poupée de caoutchouc. De Gummihàmmer. « Marteau de caoutchouc ». Un jour qu’à l’atelier d’entretien des voitures, le chef sort de son bureau à l’approche de midi, il constate le grand silence qui y règne. Et il a ce trait d’humour : « Ils doivent travailler avec des marteaux de caou-tchouc… ». Ce qui lui a valu ce surnom. Mais les apprentis faisaient aussi l’objet d’une farce. On leur demandait d’aller chercher le marteau en caoutchouc pour débosseler les vitres. Une sorte de bizutage sympa. De Làngaermel, Alphonse « Longues Manches » était contremaître des manoeuvres. La légende locale veut qu’il avait des bras si longs qu’il pouvait se gratter les pieds sans se baisser. Certains de ses collègues prétendaient même que ses bras s’étaient allongés à force de porter des caisses de munitions pour les Allemands pendant la guerre.
De Wàlddeifel, « Diable des forêts ». Autre victime de l’humour ambiant, un conducteur de chariot élévateur. Il avait une grosse tête, des cheveux hirsutes et un regard taurin. Il se retrouva donc avec le surnom de « Diable des forêts ». Ce sobriquet avait une profondeur insoupçonnée. Le Waldteufel faisait partie de l’imaginaire populaire. Il C. Froschower, Thierbuoch, figure à ce titre dans le Thierbuch furich, 1513 de C. Froschower au XVIe s. Mais c’était aussi le nom d’un auteur local de valses, originaire justement de Bischheim, et dont tout le monde avait entendu parler De Nitekopf, Un contremaître de l’entretien avait l’habitude de porter son béret vissé très serré sur le crâne. Cela ne pouvait rater, il fut rebaptisé « Tête de rivet » . De Minesuecher, Monsieur M. était l’adjoint d’un chef de service. Il était polytechnicien, terme étrange, que les ouvriers avaient d’entrée transformé en Polidischnecker, « Taquin politique ». Il était venu de Paris, où son père était haut placé (en alsacien, a hochs Vieh, « un bestiau de haut niveau »). Lorsque ce jeune homme très timide traversait l’atelier, il gardait les yeux fixés sur le sol, comme s’il cherchait quelque chose, d’où son surnom de Minesuecher, « Détecteur de mines » . Les lansquenets et les cheminots nous fournissent les exemples les plus truculents. Mais la pratique des sobriquets était répandue dans bien d’autres communautés. Grâce à X. Delamarre, on sait que chez les Celtes, les noms des gens du peuple étaient souvent des surnoms. Nos noms de famille actuels sont d’anciens sobriquets remontant au Moyen-Age, et qui ont commencé à se cristaliser à la Renaissance. Un sujet à peine éfleuré par l’historiographie locale, alors qu’il se situe au coeur de la question de l’identité alsacienne… Pierre Jacob
Birgit von SEGGERN, « Der Landsknecht im Spiegel der Renaissancegraphik um 1500 - 1540 », Inaugural Dissertation zur Erlangung der Doktorwürde der Philosophischen Fakultät der Rheinischen Friedrich-Wilhelms-Universität zu Bonn, Bonn 2005. p. 592 sqq. Robert WITT, Spitznäme üs de Bischemer Wärikstatt, vun 1945 bis 1970. bf éditions 2003.