Pendant des siècles, les gardiens de la cathédrale ont continué de veiller sur la sécurité de la ville, avec des locaux et des moyens qui ont évolué. Les voici devant leur maisonnette, mise en place en 1782. Le sonneur (2) L es gardiens ont continué de veiller sur la ville jusqu’au début du XXe siècle. Les sources nous fournissent de plus en plus d’informations sur leur travail et leur cadre de vie. Trompes et cloches à l’époque moderne On sonnait les heures par la feitglocke. Par la Ratsglocke, on appelait les conseillers à siéger à la Pfalz. La Thorglocke signalait l’ouverture et la fermeture des portes de la ville. La Wachtglocke indiquait le début du service des gardiens. En 1595, on fondit la cloche de répétition, qu’on ne commença à sonner qu’en 1618, sans doute à cause du début de la Guerre de Trente Ans. Elle servait aux gardes de la Tour à répéter les heures de l’horloge, aJin de signaler jour et nuit leur vigilance. Quant aux Bläser, ils devaient soufJler dans le Grüselhorn ou Judenhorn (corne des juifs). Cette tradition qui ne fut abolie qu’avec la Révolution, le 18 juillet 1790, remontait au pogrom de 1349, et devait rappeler l’accusation alors portée contre les juifs, d’un complot dont le signal aurait été donné par une corne. D’après ce que l’on sait actuellement, on avait réadmis des familles juives dans la ville en 1383, mais ils ne pouvaient plus quitter leur habitation une fois qu’on avait soufJlé le Judenbloss. En 1388, ils furent déJinitivement exclus, mais on maintint cette sonnerie par antisémitisme. Il est à noter que c’est seulement cette année-là qu’on prit l’habitude de fermer les portes de la ville la nuit. Ce coup de trompe a donc été confondu avec la fehnerglock (cloche de 10 heures) qui était en réalité un couvre-feu, au sens le plus strict du terme. En clair,
on sonnait la Thorglocke le matin pour l’ouverture des portes, puis à 9 ou 10 heures du soir, pour mettre dehors les indésirables, colporteurs, marginaux, mendiants. La sonnerie du soir a été confondue avec la Judenbloss, et l’on a Jini par croire que la cloche de 10 heures intimait aux juifs seuls l’ordre de quitter la ville, ce qui en fait, n’avait plus aucun sens. Les gardiens André Grandidier, qui écrit en 1782, nous fait connaître quelques détails de plus sur le travail des gardiens. Ils sont toujours 6. Il y en a 2 de service le jour, 4 la nuit, le risque d’incendie était plus grand. Au moment où il écrit, il est question de recontruire leur maisonnette et d’augmenter leur nombre. Leur vigilance estd’avantage contrôlée: Jusque là, ils sonnaient les heures. A partir de 1781, on rajoute les quarts d’heure. Depuis 1732, ils disposent d’un porte-voix, qui permet de communiquer avec la ville. En cas de d é c o uve r t e d ’ u n incendie, on pose un pot à feu sur le côté de la cathédrale qui fait face à l’incendie. E g a l e m e n t quelques détails sur le grüselhorn. C’est un cor d’airain, aux armes de la ville, long Le Güselhorn, généralement daté de 1350. de deux pieds, neuf pouces et demi, qui pèse 26 livres. Grandidier signale qu’à 3-4 heures du matin et 7-8 heures du soir, ils utilisent deux trompettes pour des airs d’anciens cantiques. Autre détail, il y a sur une des galeries faisant face à la Place du Château, un cabestan avec une corde et un panier permettant de hisser la nourriture des gardiens. Ce système devait être actionné par la roue d’écureuil encore visible dans la maisonnette du gardien. Frédéric Piton, en 1861, nous décrit l’installation et le service des gardiens: « En montant dans une des deux tourelles, on débouche sur la vaste plate-forme qui s’étend entre la tour existante et la maisonnette des gardiens… Munie à sa façade extérieure de 22 portes et fenêtres, elle est assez vaste et contient dans sa distribution intérieure, outre le couloir qui la contourne de trois côtés, une grande chambre servant de corps de garde aux deux gardiens de service; six chambres à coucher pour les six gardiens, une septième servant de décharge, une cheminée pour faire la cuisine, et la grande roue, dans laquelle marchent deux hommes pour faire monter du bas les pierres employées à la construction ou à la réparation de l’édiJice….
Ces employés sont au nombre de 6 et se trouvent, comme le concierge, sous les ordres de l’administration municipale. Leurs fonctions consistent, pendant les douze heures durant lesquelles les deux autres montent la garde ensemble, à sonner les quarts et l’heure pour la seconde fois à l’horloge de la tour, et, après avoir sonné, à faire jour et nuit le tour de la plate-forme, aJin de s’asssurer s’il n’y a pas d’incendie dans la ville et à proximité dehors. Si le feu éclate en ville, ils donnent l’éveil en sonnant le tocsin et en désignant la direction, le jour, par l’exposition d’un drapeau rouge, la nuit, par celle d’une lanterne. Si un incendie éclate dans les environs, ils sont obligés de descendre, aJin de faire l’annonce du sinistre à la police ou au dépôt des pompiers, pour que secours soit porté. Pendant la nuit, le nombre présent des Un gardien de la cathédrale gardiens doit toujours être de 4, dont les deux au XIXe siècle qui prennent le service à minuit, montent le soir et se couchent, tandis que les deux autres, s’étant couchés à minuit, ne quittent leur poste que le matin. Outre ce service de surveillance, les gardiens sont encore chargés de sonner la cloche annonçant l’ouverture et la fermeture des portes, la cloche de 10 heures, et d’exécuter en général toutes les sonneries indépendantes du service du culte, qui se font dans l’intérieur de ce temple. Ce service, assez pénible, surtout en hiver, n’empêche pas ces hommes d’atteindre un âge très avancé, et nous avons connu dans ce demi-siècle des gardiens appartenant à plusieurs générations, qui atteignirent l’âge de 70 ou 80 ans. Le mouvement qu’ils se donnent et l’air pur qu’ils respirent à cette hauteur, doivent contribuer beaucoup à leur état sanitaire ». La cathédrale servit une dernière fois comme vigie en 1870. Des guetteurs prirent place dans la tour avec des lunettes et guettèrent l’arrivée des Allemands, après la défaite de Reichshoffen. Une ligne télégraphique fut également installée. Malheureusement, ces messieurs ne se montrèrent pas très discrets, et les troupes assiégeantes avaient également des lunettes. Bientôt un obus allemand éclata près du lanterneau. Il prit du gîte et on vit bientôt sa photo dans toute la presse européenne. Mais pour terminer, faisons un dernier tour sur la plateforme avec l’historien Robert Redslob, alors qu’il était un tout jeune garçon. La scène se passe au tout début du XXe siècle:
« Mais ce qui me passionnait, c’était de voir, suspendu à un mur, le porte-voix géant par lequel, du haut de la plateforme, le gardien signalait le lieu d’un incendie. J’ai vu le gardien faire sa ronde, exactement toutes les 7 1/2 minutes, et pointer le signe de son passage, pour le contrôle, sur un carton qui tournait dans un cadran. Dès qu’il arrivait à l’une des quatre tourelles, il portait la main devant les yeux, pour voir si des Jlammes ou de la fumée jaillissaient en quelque lieu. Quand sonnait le lugubre tocsin aux sinistres coups rapidement répétés, le porte-voix s’avançait sur la balustrade de la plateforme. Les gens levaient la tête, écoutaient. L’avertissement des- Les gardiens tels que le jeune Robert Redslob a cendait avec un accent tragique. dû les connaître avant 1914. Ils exhibent le Alors, plus d’un passant, qui était porte-voix, la lanterne et le drapeau. pompier, se mettait à courir vers sa demeure pour endosser sa tenue, se coiffer de son casque, saisir sa hache et se précipiter vers la maison en Jlammes. Plus d’un vieux Strasbourgeois conservait pieusement chez lui son ancien attirail de sapeur-pompier d’avant 1870. J’ai une fois demandé à l’un d’eux ce que signiJiait SP sur sa casquette. Il m’a répondu « SP veut dire Sa Prule »… Mais le plus grand moment de cette journée mémorable allait venir. Le gardien me souleva dans ses bras et me dit de tirer fortement sur une poignée au bout d’une tringle de fer. Je tirai. « Plus fort! ». Je me suspendis, et soudain, effrayé, j’entendis tout près de moi et avec un bruit assourdissant, la cloche frapper les trois quarts. Oui, j’avais sonné l’heure. On l’avait entendu dans toute la ville. Combien de décisions, d’actes, de bouleversements peut-être, j’avais déclenchés par mon geste ! J’avais, comme Apollon sur son char, fait marcher la puissance mystérieuse du temps. J’avais, petit garçon, fait avancer d’un cran la roue de l’Histoire »….. Pierre JACOB.
Et voici pour les curieurs et les chercheux : • FUCHS, Jean-François, «Un règlement inédit des gardiens de la cathédrale de 1596», ibidem, p. 187-196. Conseil : Ne pas oublier d’aller voir la statue de sonneur de trompe dans le jardinet de l’œuvre Notre-Dame. Elle a inspiré notre illustration. • GENY, J., Schlettstadter Stadtrecht, Heidelberg, 1902. • GRANDIDIER, Essais historiques et topographiques sur l’Eglise cathédrale de Strasbourg, Strasbourg, 1782, p. 217- 219 • KINTZ, Jean-Pierre, «fehnerglock et Grüselhorn», Bulletin de la Cathédrale de Strasbourg, XXV, 2002, p. 179 — 186. • OSTHEIMER, Florent, «A propos de sculptures strasbourgeoises méconnues dans notre région», Société d’Histoire et d’Archéologie de Dambach la Ville, Barr, Obernai, nº 35-2001, p. 81 suiv. • PITON, Frédéric, La cathédrale de Strasbourg, Strasbourg, 1861, p. 106-108 • REDSLOB, Robert, Sous le regard de la cathédrale, Strasbourg, 1957, p. 21 suiv. • TAFUR, Pero, Adauças et viages (Collectio de libros espanoles…, T.8, Madrid, 1874, P. 237-238. • Sur la rénovation récente de la maison des gardiens: https://www.dna.fr/ edition-de-strasbourg/2019/07/29/la-maison-des-gardiens-de-la-cathedrale-d-hiera-aujourd-hui La plaque du quai des Bateliers, au XVIIIe siècle, avec l’indication du canton. Depuis la cathédrale, on pouvait indiquer le canton où un incendie avait éclaté.