Les toponymes sont des êtres vivants La toponymie alsacienne est une science périlleuse, qui a déjà fait parmi les chercheurs de nombreuses victimes. Son objet, le nom de lieu, se comporte en effet comme un être vivant qui a ceci de particulier qu’il est perpétuellement à la recherche d’un sens, n’importe lequel. Il lui faut, pour cela changer de forme. Ce principe est particulièrement illustré par l’étrange généalogie des noms de rues et de places dans nos villes et nos villages. Voici pour commencer quelques exemples strasbourgeois Noms de rues. R T UE DES AILLEURS DE P . La ruelle qui relie la IERRE rue du Maroquin à la place du Vieil Hôpital porte depuis 1858 le nom de ruelle des Tailleurs de Pierre. A l’origine, elle s’appelait fwerchgesselin, littéralement « ruelle traversière ». En 1763, cela s’est traduit en français par « rue Travers ». Mais fwerch a été transformé, comme on pouvait s’y attendre, en fwerg, « nain », et en 1823 notre ruelle traversière est devenue la rue du Nain. Dernière métamorphose : le nom actuel a été inspiré par celui d’une maison située à son extrémité est, fum Steinmetzen, « au tailleur de pierre », et la ruelle est devenue la rue des Tailleurs de Pierre (1). R S . Au XIVe, c’est la Hauwartsgesselin, la « ruelle de UE DU ANGLIER Hauwart », en raison de la maison des Hauwart, une lignée noble, signalée dès 1298. Il est assez courant qu’une résidence nobiliaire serve de repère (2). Au XVIe siècle, Hauwartsgesselin est réin-
terprété en Hartwacgasse, « rue du galet dur », ce qui n’a rien à voir, mais semble s’inspirer d’une réalité, la dureté des pavés (3). Puis la recherche de sens bifurque. On sait que dans cette rue fonctionne au XVe s. un établissement de bains fum Eber « au sanglier », qui lui donne son nom : Haweraesslein. La fortune de cette appellation vient de ce qu’elle peut s’adosser à l’ancien nom, Hauwartsgesselin. En 1601, on pose une plaque représentant un porc mâle, avec l’inscription fum Hauwer. Finalement, au XVIIIe, l’appellation « rue du sanglier » devient définitive. (4) R H . UE DE LA ACHE Au XVe siècle, cette rue est, comme pour notre premier exemple, une « ruelle traversière » (fwerchgesselin). Mais on trouve aussi Oechsengässel, « ruelle des bœufs ». Au XVIe, parce qu’elle comprend la résidence des Isenburg, elle devient la Isenburger gässel. Le public comprend peut-être mal ou réinterprète, ce qui donne Issengass, « rue du fer ». Ces Oechsen auront une descendance. Du fait de la simple ressemblance, ils deviennent des sorcières, puisqu’on trouve une Hexengässel, « rue de la sorcière » (5). Il a également existé une prononciation *ax, puisque le nom français au XVIIIe s. est « rue de l’essieu ».
Mais les deux filières finissent par fusionner. Au XVIIIe siècle, on lit Bartgässlein, « ruelle du tranchant » et finalement « rue de la Hache ». Etonnant ! Z R . La rue de la Grange, qui jouxte l’actuelle FNAC UM ORAFF débouche sur la rue du Coin Brûlé, laquelle doit son nom à un incendie (1384). Or, en 1580, elle s’appelle Roraffengasse. On sait qui étaient les Roraffen : des personnages articulés visibles de part et d’autre de l’orgue de la cathédrale. Comment ont-ils pu servir à nommer une rue ? Une des maisons de cette rue se nommait en 1372 fu dem Snaraffen, en 1435, fu dem Slaraffen, et finalement au XVIe siècle, fu dem Roraffen. Au-dessus de sa porte, on peut voir un bas-relief : un singe assis au milieu de joncs, mangeant une pomme. Le jeu de mots est évident. Un jonc se dit en allemand rohr, de sorte que cet animal est littéralement un « singe aux joncs ». La sculpture a logiquement été faite postérieurement au XVIe siècle. Elle a ensuite servi de repère et a transmis son nom à la rue (6). Mais pourquoi portait-elle ce nom ? Il se peut qu’elle ait été une auberge, et ce nom étrange aurait alors servi à attirer de la clientèle. Ou alors, son occupant aurait été l’homme qui prêtait sa voix aux Rohraffen dans la cathédrale. R V S . UE DU IEUX EIGLE Le nom d’origine était Firnkorngässel. D’après une famille de notables, dont est issu le fameux Reimbold Liebenzeller,
vainqueur de Hausbergen (1262). Ce nom signifiait « blé de l’année passée ». Il s’agissait d’une famille de marchands de céréales, ce qui n’a rien d’étonnant, puisqu’on est à proximité du marché aux grains (7). Résumons : les mécanismes à l’oeuvre D’abord l’absence d’un nom de rue ou de place officiellement défini par une plaque. Ce sera encore le cas dans certains quartiers de la ville sous Napoléon, comme s’en plaint Cadet Gassicourt (8). Avant cela, pour ne pas se perdre, il fallait interroger les passants. La rue des bateliers, avec son nom en allemand et l’indication de son canton. En dessous, en creux, l’emplacement pour l’appellation en français. Ces derniers vous guidaient à l’aide des repères à leur disposition. L’établissement de bains au sanglier (fum Eber) en était un. Le restaurant fum Steinmetz, en était un autre. Les résidences de notables pouvaient également servir : nous avons vu le rôle de celle des Virnekorn. Ce système de repérage, cette géographie mentale, pouvait ensuite évoluer. On sait qu’au XVIIIe siècle, on a commencé à franciser les noms des rues, et la traduction s’est souvent mal faite. Mais avant cette époque, ces micro - toponymes restaient flottants. Le passant qu’on interrogeait se fondait sur sa mémoire auditive. L’essentiel était de garder un fil conducteur, un sens, à ces aimables fantaisies. Et aujourd’hui ? Vers 1785, on a commencé à graver les premiers noms de rues.
Sous la Révolution, ces derniers ont subi un bouleversement. Les Révolutionnaires locaux on entrepris de renommer les rues en puisant dans leurs références républicaines (9). Le greffon n’a pas pris. Après la Révolution, les rues strasbourgeoises ont retrouvé leurs noms anciens, consacrés par l’usage. Mais la leçon n’était pas perdue : au cours du XIXe siècle, de plus en plus de rues ont reçu des noms « politiques » , ainsi la Place d’Austerlitz, la Rue Sébastopol, la Rue du Maréchal Foch, etc On relèvera que beaucoup de plaques de rues portent aujourd’hui des noms « fossiles ». Par exemple la rue Fischart. Nos concitoyens lettrés savent encore qui était cet écrivain du XVIe siècle, mais la plupart des Strasbourgeois l’ignorent. D’où la nécessité de le préciser par un sous-titre. Ainsi la rue Tite-Live ou la place Gaston feller. Les noms de villages Certains de ces mécanismes s’appliquent aussi aux noms des villages, comme vont le montrer une série d’exemples. H . C’est le nom d’une colline rendue célèbre par la AUSBERGEN bataille de 1262. Trois communes situées au pied de cette longue éminence en ont tiré leur nom : Oberhausbergen, Mittelhausbergen et Niederhausbergen. Littéralement Hausbergen d’en haut, du milieu et d’en bas. Le nom de la colline elle-même était à l’origine Hugispergo, « colline d’Hugo » (743). Il s’agissait clairement du noble qui possédait un château à son sommet, en l’occurrence la Haldenburg, « château de l’escarpement ». Lorsqu’on n’a plus su qui était cet homme, la colline s’est transformée en Huspergen. En alsacien médiéval Hus désignait une maison en général, notamment la résidence d’un noble. Hausbergen en est simplement la version en allemand moderne (10).
La colline de Hausbergen sur la carte de D. Specklin (1576). On distingue à son pied les trois Husbergen et à son sommet, l’emplacement du château, détruit en 1260. Haldenburg signifiait « château de l’escarpement ». M . Cette charmante bourgade à côté d’Andlau ITTELBERGHEIM possède une problématique un peu plus complexe. A première vue, son nom se décompose en Mittel (milieu), berg (colline, mont) et heim (habitat, village). Le village est juché sur une colline, d’où Bergheim, la chose est entendue. Mais pourquoi Mittel ? M.P. Urbain pense que c’est pour le distinguer de Bergheim et Scharrachbergheim. Il relève que ces trois Bergheim sont séparés par 22 km. (11).
T . La tradition et l’apparence font provenir ce nom de URCKHEIM Tür, « porte ». Pourtant, la forme la plus ancienne du nom était Torencoheime (742), Turincheim (896) (12). Et là, on peut remonter très loin dans les strates linguistiques. Essayons de décomposer ce toponyme. L’élément heim ne pose pas de problème, il désigne un habitat. Derrière Torenco-, ou Turinc-, on reconnaît les Turingi, une tribu germanique. Dans leurs déplacements on les trouve entre autre sur les bords du Danube sous le nom de Tervingi, littéralement les hommes (ing) des forêts (terv). Comment sont-ils arrivés en Alsace ? La Notitia Dignitatum du Ve siècle les mentionne comme des combattants de l’armée romaine et montre les insignes de leur bouclier. Mais il s’agit de l’armée d’Orient. Ils seront donc arrivés ici plus tard, à l’époque mérovingienne (13) Le bouclier des Tervingi dans la Notitia Dignitatum Sur une borne de 1583, un blason décoré de la fameuse porte censée expliquer le nom du village. Source : Société d’Histoire de Rixheim
R . Les armes de la ville portent une rose, mais il s’agit là OSHEIM d’une interprétation tardive. La forme la plus ancienne du nom est Rodasheim (778). L’élément roda peut avoir désigné soit un endroit défriché, soit une route. Ce qui n’a pas empêché la réinterprétation en « rose » (14) I . Au XIIe siècle, le vil- MBSHEIM lage s’appelle Ummenesheim (15). La forme actuelle est comprise comme le « village du repas » (imbiss). Celle qui l’a précédée a été réinterprétée : lorsque les condamnés se rendaient au Bastberg pour y être pendus, ils avaient droit à un dernier repas (imbiss), et ils le prenaient à Ummenesheim. Toujours le souci de garder du sens. G . Ce village proche de Strasbourg s’appelait en 871 EISPOLSHEIM Geisbodesheim, ce que M.P. Urban traduit curieusement par « habitat du camp retranché » (16). Le sens est pourtant transparent. Le toponyme se décompose en heim, « demeure » et Geisbode. En germanique mais aussi en celtique, une gaisa est un javelot (17). Le mot bode désignait un homme porteur d’une information, d’un savoir ou d’un message Ici, il s’agit d’un nom personnel « l’expert au javelot » (18). On aurait ici la même problématique que pour les Hof-
namen : un homme s’établit à un endroit, et sa ferme continue de porter son nom même après sa disparition Ces exemples devraient faire comprendre à quel point la toponymie est une science hasardeuse. Lorsqu’on la pratique, on a intérêt à suivre un précepte des plongeurs de combat, que je livre au lecteur : Il n’y a que deux types de plongeurs, les prudents et les morts. Pierre Jacob Notes 1. A S , Das Alte Strassburg, Strasbourg, p. 159 DOLPH EYBOTH 2. Penser à la rue de l’Ail, qui doit son nom aux Knobloch ; à la Rue des Veaux (famille des Kolb) ; à la rue Brûlée (famille Brant), etc. 3. C G , Voyage en Autriche, en Moravie et en ADET ASSICOURT Bavière, Paris, 1818, sur les pavés. Egalement Nerval. 4. S , 1948 ; Seyboth p. 35 PECKLIN 5. S , p. 34 EYBOTH 6. S , p. 60 – 61 EYBOTH 7. S , p. 74. EYBOTH 8. C G , p. 23. ADET ASSICOURT 9. J.F. H , Notices historiques, statistiques et ERMANN littéraires sur la ville de Strasbourg, Strasbourg, 1817, T. I, p. 390. 10. M.P. U , Lieux-dits, Strasbourg, 2003, art. RBAN « Mittelhausbergen », p. 208. Attention, nous n’adhérons qu’au début de la rubrique. 11. M.P URBAN, art. « Mittelbergheim », p. 208 12. M.P URBAN, art. « Turckheim », p. 287 13. Notitia Dignitatum, Internet History sourcebook. Wikipedia, art. « Terwingen ». Leur bouclier dans la
Notitia. Le bouclier des Tervingi apparaît sur l’insigne du Magister militum praesentalis, mais il s’agit d’un dignitaire de l’empire d’Orient. 14. MP. Urban, art. « Rosheim », p. 250 15. M.P. U , art. « Ummenesheim », p. 175. RBAN 16. M.P. U , art. « Geispolsheim », p. 146-147 RBAN 17. X. DELAMARRE, Dictionnaire de langue gauloise, art. « gaiso », p. 173. 18. Penser à Marbod, « messager à cheval » ou « instructeur des cavaliers » ; Bainobaudes, « messager à pied » ou « instructeur des fantassins ».