H i s t o i re d e c o c h o n s S t ra sb o urge o i s Il était une fois un banquier, un dauphin, et un cochon d’Inde…. Ce pourrait être une fable. Ce n’en est pas une. L’historiette qui suit illustre les avatars de la langue alsacienne au Moyen-­‐Age et à la Renaissance, lorsqu’il a fallu nommer des animaux qui n’étaient pas du pays. Commençons par le banquier, qui était bien du pays, lui. Il s’appelait de Rulman Merswin, il est né en 1307 et mort en 1382. Son prénom ne pose pas de problème. Rul était la forme locale de Rudolf :-­‐ pensons à sa forme française Raoul -­‐. En Alsace, on avait coutume de rajouter –man, « homme ». Avec Merswin, cela devient plus pittoresque. On sait que les noms de famille sont à l’origine des surnoms. Si l’on décompose celui-­‐là, on a Mer et swin, littéralement « cochon de mer », ce qui, aujourd’hui signifie « Cochon d’Inde ». Comment ce ban-­‐ quier du XIVe siècle pouvait-­‐il avoir mérité un tel sobriquet ? Le cochon d’Inde est un animal sud-­‐américain et il était inconnu en Alsace avant les Grandes Découvertes ! Le mystère s’épaissit encore, lorsque, dans

certaines biographies, on trouve pour Merswin la traduction latine, Delphinus, « dauphin ». Il y a un semblant de logique. Cet animal marin, lui aussi inconnu localement, a pu être traduit par « cochon de mer ». Après tout, certains singes ont bien été surnommés Meerkatze, « chat de mer », en raison de leur ressemblance avec le félin. Mais Delphinus, « dauphin », est une traduction de Merswin, lequel est la forme la plus ancienne. La clé de cette petite énigme nous vient d’un document de Rulman Merswin lui-­‐même, Le Livre des neuf rochers. En marge, on voit son blason, et il porte un cochon sauvage, noir. C’était le genre d’animal que les paysans des environs menaient à la glandée dans les forêts. Or, dans la langue de l’époque, on l’appelait Morswin, « cochon noir ». L’élément mor signifie en fait « maure », c’est-­‐à-­‐dire « noir ». Encore de nos jours, en alsacien, d’Moor désigne la truie. Notre banquier portait donc le sobriquet de « cochon noir », probablement parce qu’il était noir de poil, pas parce qu’il était banquier et qu’il fallait évoquer une tirelire. Les Strasbourgeois étaient coutumiers de ces surnoms. Lorsque la Renaissance arriva, on prit l’habitude de remplacer ces appellations peu élégantes par des noms latins ou mieux, grecs. C’est ainsi que le mathématicien Rauchfuss, « pied velu », à qui on doit l’horloge astronomique de Strasbourg, prit le pseudonyme de Dasypodius, ce qui signifie la même chose, mais pose quand même mieux son homme. Un animal omniprésent C’est connu, le cochon se nourrit de tout. A la campagne, on le mène à la glandée; en ville, on peut lui laisser les restes de repas. Certains bourgeois élevaient même des cochons dans leurs arrière-­‐cours.

On sait que le ravitaillement de la ville se faisait par des marchés spécialisés. Il y avait le Marché aux Poissons, le Marché au Bois, le Marché aux Choux, et donc aussi le Marché aux Cochons de Lait, lequel était naturellement situé à côté des abattoirs (actuel Musée Histo-­‐ rique). Le panneau porte encore le nom ancien : Ferikelmärik, « marché des porce-­‐ lets ». Les moines anto-­‐ nites installés rue de l’Arc-­‐en-­‐Ciel avaient pour mission de soigner le mal des ardents. Ils avaient ceci de particulier qu’on pouvait les payer avec des porcelets. Leur divagation dans les rues était strictement réglementée, mais ceux des Antonites portaient une clochette, ce qui permettait de les identifier. Un précieux quadrupède Qu’il appartienne au paysan, au bourgeois ou au moine antonite, le cochon était une bénédiction. Il s’engraissait toute l’année, puis on l’abattait et tout était utilisé. Sur la cathédrale de Strasbourg, on peut voir une scène assez abîmée montrant un paysan sur le point d’assommer son cochon. Au portail de Saint-­‐Pierre-­‐le-­‐Jeune, on a rajouté fin XIXe siècle une

scène identique. Cette scène aide à comprendre pourquoi la tirelire à la forme d’un cochon. On l’engraissait toute l’année avec de petites pièces à faible valeur, puis on le cassait avec un marteau, et on en retirait un petit trésor. En allemand, « tirelire » se dit tou-­‐ jours Sparschweinschen, littéralement « cochon à épargne ». D’où sa symbolique de porte-­‐bonheur. Lors des courses de chevaux ou des concours de tir, les Strasbourgeois of-­‐ fraient au dernier un porcelet, à titre de consolation. Encore au-­‐ jourd’hui, en allemand, l’expression er hat Schwein gehabt, littéralement « il a eu du cochon », veut dire « il a eu de la chance ». La rue du sanglier Pour finir, revenons à un cochon qui n’a jamais existé, celui qui orne l’entrée de la rue du Sanglier. On sait que les rues et venelles du vieux Stras-­‐bourg tiraient parfois leur nom de celui d’un riverain. Or, dans l’actuelle rue du Sanglier habitait jadis un certain Hauwart. Son nom fut ensuite déformé en hauwer, terme qui désigne le porc mâle, et c’est bien ainsi qu’on le

comprenait, puisque le bas-­‐relief de 1601 représentant ce sympathique animal, porte le nom sous cette forme. Aujourd’hui, on dit awwer. Le cochon domestique et le sanglier ayant longtemps conservé des traits communs, la rue finit par prendre le nom de la variété sauvage… Pierre Jacob PS. Cher lecteur, c’est promis, le prochain sujet sera plus sérieux, et je ne me permettrai plus de remarques désobligeantes sur le nom d’un grand mystique rhénan.