Comment protéger les portes d’une ville médiévale La porte, comme point faible d’un rempart Une porte de ville est un élément vital de sa défense. Sa conception a varié à travers le temps, en fonction de la manière dont on voyait la prise et la défense d’une ville. Prenons l’exemple de Strasbourg en 1261. Lorsque l’évêque en guerre contre ses ouailles entreprend de l’assiéger, ses alliés tentent d’attirer les Strasbourgeois pour leur donner une leçon devant le rempart. C’est un échec. Mais quelques jours plus tard, ils font une attaque surprise contre la Porte Sainte-Aurélie. Il est midi, et les boulangers chargés de la garde sont rentrés manger, ne laissant que quelques hommes en faction. Les cavaliers tentent alors de pénétrer dans le faubourg par surprise et se heurtent aux artisans. Nulle part on n’a trace d’un assaut tel qu’on se l’imagine d’habitude, avec bélier et tour de siège. La porte était simplement ouverte, et la circulation se faisait normalement. Des enfants venus dans les jardins par curiosité pour voir l’armée épiscopale sont même emmenés comme otages. L’année suivante, Colmar abandonne l’évêque et son ancien bourgmestre passe dans le camp adverse, celui de
Rodolphe de Habsbourg. La manière dont cela s’est passé est éclairante. Les Colmariens partisans de Rodolphe organisent avec lui une entrée par surprise, de nuit. Ses cavaliers se cachent à faible distance de la ville et attendent. Le bourgmestre Jean Roesselmann ouvre la porte, sort, et enflamme de la paille au bout d’une lance. C’est le signal : les cavaliers passent la porte et parcourent la ville en criant : Habsburg ! Peu de temps après, un stratagème comparable permet aux partisans de l’évêque de repasser la porte et pénétrer dans la ville. Cette fois-ci, ce sont les cavaliers du parti épiscopal qui galopent dans les rues en criant : Bischoff von Strasburg ! Mais les habitants se ressaisiront à temps et le coup de force échouera. Le fonctionnement d’une porte en temps de paix Se saisir d’une porte par la ruse coûte moins d’effort que l’escalade de remparts protégés par un fossé. Aussi, les chroniques nous montrent comment la défense de ces portes s’est renforcée avec le temps. Nous revoici à Strasbourg en 1332. Les bourgeois viennent d’expulser les nobles, devenus insupportables, et l’on craint leur retour. Une série de mesures sont donc prises, au niveau des portes. On ajoute une double herse à l’intérieur et à l’extérieur pour empêcher désormais toute intrusion. La surveillance des portes de la ville est confiée aux artisans. On détruit les maisons qui étaient adossées au rempart autour des portes. Chaque nuit, des patrouilles à cheval font la ronde d’un poste de guet à l’autre et demandent qui était de garde. Ces dispositions sont nouvelles. Jusque là, on ne fermait pas les portes la nuit. Lorsqu’on voulut le faire, on constata que les immondices accumulés et consolidés ne permettaient pas de fermer les battants. On dut les décaper à la pioche. On ajouta aussi une serrure.
Egalement à partir de 1332, la cathédrale fit retentir la Thorglocke, le matin pour l’ouverture des portes, et le soir, à 9 heures, pour la fermeture. On mettait alors dehors les indésirables, colporteurs, marginaux, mendiants. Une tour-porte est un sas, un mécanisme servi par des hommes. Pour le comprendre, il faut prendre le temps de l’examiner. A Strasbourg, ces tours ont toutes disparu, sauf celle de la place de l’Hôpital. Pour comprendre le fonctionnement de ce sas, il faut examiner celles encore visibles dans les petites villes d’Alsace, à Rosheim, Boersch, Châtenois ou Dachstein. Prenons le cas de la tour de Boersch. Sa large entrée est protégée par plusieurs éléments. Le premier devait être un pont-levis, mais il n’a pas laissé de traces. Le pont une fois abaissé, on se heurtait à la herse, qui coulissait dans les deux glissières flanquant l’entrée. Parfois, ces glissières étaient situées à l’intérieur de la tour, comme c’est visible à Strasbourg. Mais comment une telle grille de bois était-elle soulevée ? Probablement par des chaines et un cabestan situé à l’étage. Le visiteur emprunte ensuite le couloir et se retrouve devant une nouvelle porte. C’est seulement après l’avoir passée qu’il pénètre dans la ville. Entre le passage des deux portes, on était observé et interrogé par un ou des gardiens. On possède un règlement du service de garde de Sélestat, en 1498. Il illustre le luxe de précautions dont on s’entourait pour empêcher toute mauvaise surprise. « Les trois gardiens des trois portes doivent promettre solennellement de fermer à temps les portes, herses, ponts-levis le soir et de porter les clés aux stettmeister, à leur domicile comme il est d’usage, d’y reprendre les clés le matin et d’ouvrir les portes à l’heure. Lorsqu’au matin le gardien ouvre la porte, il doit demander au veilleur de la tour de bien regarder à l’entour et, si celui-ci ne voit rien, il ouvrira d’abord la petite porte qui est dans la grande, puis
il descendra le pont-levis et examinera avec soin le fossé, enfin il montera la herse et ouvrira les vantaux… Il veillera à ce qu’à tout moment l’un de ses aides se tienne près de la barrière intérieure et ne permettra à aucun de ses valets de vaquer à ses affaires en dehors des portes. Quand ils voudront prendre leur repas, qu’ils le fassent savoir au veilleur dans la tour, en lui recommandant de prendre garde et de regarder à l’entour avec le plus grand soin. Lorsqu’il fait entrer des gens, cavaliers, ou piétons, il laissera la barrière intérieure fermée. Quand ces personnes auront franchi la barrière extérieure, on refermera cette barrière, on ouvrira la barrière intérieure et on les laissera entrer ». Si plus de vingt personnes se présentent à la fois, on ne les laissera entrer qu’avec la permission expresse du stettmeister ». Que peut-on tirer de ce règlement ? Chaque porte avait un surveillant, qui se tenait à l’étage, ainsi qu’un garde avec des assistants, dont il était responsable. Le rituel matinal d’ouverture répondait à plusieurs dangers : vérifier qu’il n’y a pas de troupe à l’entour; que personne ne se cachait dans le fossé dans quelque angle mort ; que les valets ne s’éloignent pas ; que les groupes nombreux ne tentent pas une intrusion. Un petit détail : un des battants est percé d’une porte plus petite, par laquelle passe un assistant, avant toute autre opération, pour inspecter les environs. La porte est attaquée En cas d’attaque contre une ville comme Strasbourg, le guetteur sonnait de la trompe, la cloche et les gardiens de la cathédrale lui répondaient, les cloches des autres églises aussi. On relevait le pont-levis, on abaissait la herse, on verrouillait la porte. Les archers et arbalétriers se mettaient en position. Pendant ce temps, les citoyens en armes se rassemblaient au Fronhof, l’actuelle Place du Château. Il faut signaler ici une autre amélioration : la bretèche, une sorte d’oriel disposé au-dessus de la porte, et par lequel on pouvait déverser sur les assaillants des projectiles de toutes sortes. Une imagerie véhiculée par le cinéma fait croire qu’on déversait de l’huile brûlante: ce liquide avait de meilleurs usages ailleurs, et il était bien plus économique de jeter de la
pierraille. De nombreuses tours du rempart de Strasbourg étaient munies de ces bretèches Avec le développement de l’artillerie au 15e siècle, il fallut à nouveau s’adapter. Au-dessus des portes, les bretèches furent percées d’embrasures pour l’utilisation d’arquebuses. Car désormais, c’était à l’arquebuse qu’on défendait la ville; c’était au canon qu’on essayait de percer la porte. Ceci est admirablement illustré par le rempart de Riquewihr. La porte qui précède la Dolder présente toujours un pont-levis, mais son entrée est flanquée de deux embrasures pour l’usage de l’arquebuse. A Strasbourg il subsiste une trace de l’usage de ces armes, aux Ponts Couverts, et une gravure de Wenzel Hollar représentant le Schiessrain, nous montre également des hommes s’exerçant avec une telle arme. Les tours-portes reçurent une artillerie. On possède des photos de la porte de la Tour Blanche (Weissturm Thor). Cette construction massive était percée, côté campagne, de 5 embrasures. La herse avait été intégrée au bâtiment. Strasbourg avait deux entrées particulièrement difficiles à garder. Elle était traversée par la Bruche (aujourd’hui Ill), qui interrompait la ligne du rempart à l’entrée et à la sortie. A l’entrée ouest, on barra le passage par une série de grandes tours carrées en briques, ancrées dans les langues de terre qui divisaient le cours d’eau en chenaux. On les relia par un pont en bois. A l’avant de ces tours, on construisit des éperons. Ces derniers, ainsi que les murs des quais, furent ensuite percés d’embrasures pour les canons. Quiconque tenterait de pénétrer par la rivière serait donc accueilli par cette artillerie tirant au ras de l’eau.
Les architectes militaires de la République de Strasbourg ont donc toujours eu à cœur de protéger ces points faibles que constituaient les portes de la ville. A l’opposé, la sortie de la ville on passait par la Porte des Pêcheurs. Là, un dispositif comparable existait le long du quai : un mur en briques, percé d’embrasures. Quiconque aurait réussi à passer la Porte, malgré un courant contraire, aurait eu droit à des salves tirées depuis ces ouvertures.
Mais leur attention valait aussi sur les remparts en général. Dès que l’artillerie apparut, on garnit les remparts de bastions, puis on les doubla d’une enceinte en terre. Strasbourg se dota d’un arsenal qui devint une des curiosités de la ville, au même titre que la cathédrale et son horloge astronomique. Cela n’empêcha pas Louis XIV de s’emparer de la ville sans coup férir. Ce n’était pas le système de défense qui était en cause, mais la petite république n’était plus en mesure de résister aux ressources d’un Etat tel que la France. Question d’échelle. Strasbourg reçut un gouverneur, on lui entretint un hôtel et dans le vieux rempart médiéval, on perça pour lui une porte privée. Quoi de plus symbolique pour la vieille Ville d’Empire ? Pendant des siècles, elle avait jalousement veillé sur ses remparts, qui lui garantissaient sa liberté. A présent, elle était sous la protection d’une garnison dont le chef pouvait, quand bon lui semblait, pousser cette petite porte et aller inspecter ses remparts, ou simplement y flâner… Pierre Jacob