Les pseudo-médecins dans les villages alsaciens (II) A près avoir donné quelques exemples des croyances populaires alsaciennes, notre journaliste allemand décrit longuement les méthodes les marchands de potions qui parcourent les campagnes … La plaie des vendeurs de potions « Avec de telles superstitions locales, il n’est pas surprenant que certains en tirent avantage. Les forgerons, les pseudo vétérinaires, les ramasseurs de cadavres, surnommés « maîtres », s’enrichissent au détriment de la masse crédule, laquelle n’a recours aux médecins formés que lorsque les paramédicaux et les invocateurs de démons demeurent impuissants. Et comme le médecin, dans la plupart des cas, ne peut plus rien faire, c’est contre lui que la méEiance se retourne, alors que ceux qui l’ont précédé se protègent avec quelque ruse. Il n’est donc pas étonnant que les crieurs de marché
(Marktschreier) comme on les appelle en Alsace, ou charlatans (Quacksalber) font un si grand butin dans le pays (1) Malheureusement, ce sont régulièrement des Allemands qui trompent la foule par leur jargon exotique et leur habillement bizarre . Un charlatan Par une belle journée d’été…j’entendis jusque dans mon bureau, une musique, qui se rapprochait. Un crieur de marché avait fait son entrée dans le village dans une magniEique voiture aux couleurs éclatantes. Il était accompagné de 4 musiciens installés sur le toit. Il parcourut le village au son d’une musique bruyante, rythmée d’un gros tambour. Puis il prit position sur la place publique devant la mairie. Là, il déploya un incroyable ombrelle de soie rouge audessus du véhicule. Après que les musiciens aux habits multicolores aient encore fait retentir une bruyante fanfare, le crieur se leva. Il portait un vaste talar plissé en soie, de couleur bleu clair et brodé d’argent. Il souleva son chapeau chinois décoré de caractères mystérieux, puis il s’adressa au public stupéfait dans un allemand exotique et chaotique. « Cher et honorable public ! Moi Pancratius Sanitabringius (2), j’ai parcouru 10 000 heures depuis les frontières de la Chine. Sur le grand mont Himalaya, j’ai extrait la racine Razina, souveraine contre tous les mots de l’Humanité. Je l’ai cherchée à 200 pieds de profondeur à l’aide d’un perçoir divin, puis j’ai fait bouillir cette racine merveilleuse dans l’eau sacrée du Eleuve Ganschossa (3). Venez, pauvres humains et achetez cet élixir porteur de vie et de santé. Que vous souffriez de la tête, des dents, de Eluxions de toute espèce, de l’estomac, de la toux ou d’asthme. Cette précieuse eau de vie fait disparaître les taches de rousseur, la stérilité, transforme les hommes les plus laids en anges. Elle puriEie la tête, elle rend intelligent et sensé comme le roi Salomon. Quiconque en boit, est protégé contre le Vampire buveur de sang ou le terrible Letzel, comme vous l’appelez ici ; plus jamais il ne franchit le seuil d’une maison, dans laquelle ce puissant élixir répand son parfum. Venez ici, vous tous qui voulez être en bonne santé, beaux, vigoureux et à l’abri de toutes les douleurs. Je ne reste qu’une
heure dans ce village, et là, vous pouvez voir quel secours vous est apporté. Illustration de l’article dans Land!und!Leute, par Theodor Pixis, à Munich, d’après un croquis fait sur place Pourquoi secouez-vous la tête avec incrédulité ? Croyez-vous que je veux vous tromper et vous prendre votre argent ? Je suis un ami de la pauvre humanité souffrante ! Je n’ai pas besoin de vos Groschen pour vivre. Je possède 1000 fois plus d’argent que tout votre village. Voyez plutôt : je ne suis pas un bateleur qui en veut à votre bourse ! Il saisit alors une petite pelle, la plonge dans deux bocaux posés devant lui, et au public, déjà à moitié conquis, il montre une foule de pièces de 5 Thalers, de 20 francs ou de 40 francs. Lorsqu’il voit que l’argent a fait son effet, il poursuit : « Peutêtre que vous croyez que c’est de la fausse monnaie. Je demande donc à trois personnes, de celles qui s’y connaissent en argent, qu’elles s’avancent pour l’examiner ».
Une foule de paysans se précipita pour se charger de cette fonction. Ils se pressaient contre la voiture, et le médecinmiracle dut faire un effort colossal pour descendre un des tonnelets à leur niveau. Ils y plongèrent les mains avec avidité, examinèrent les thalers puis les pièces d’or, les Eirent sonner les unes contre les autres, puis les rendirent avec des mine de connaisseurs. Rien que de la bonne monnaie! disaient-ils tous.. L’argent est de bon aloi, l’or doit l’être aussi, puisqu’il ne sonne pas comme du plomb. Les paysans, honorés de la conEiance qu’on leur avait faite, se perdirent dans la foule, et s’employèrent à convaincre les personnes présentes, que pour ce qu’il en était de l’argent, ils n’avaient pas été trompés. Ceci Eit une forte impression sur le public. Le charlatan le savait : il pouvait montrer de l’argent et par cela, en gagner encore davantage. Mais il désirait encore ampliEier la surprise qu’il lisait sur le visage des spectateurs, et approfondir leur conEiance. « Je veux, poursuivit-il, vous montrer que je ne veux pas vous extorquer votre argent, seulement venir au secours de l’Humanité souffrante, payer mes frais de voyage pour chercher la racine et l’élixir. J’offre donc, par exemple, d’extraire à chacun une dent creuse et malade. Qui a une dent malade ? Je les arrache toutes gratis. Cela ne vous coûtera par un sou ! ». L’assistance sombra dans un grand silence pensif, que le charlatan couvrit avec les instruments des musiciens. Lorsque la fanfare se fut arrêtée, il Eit voir, sur un panneau, des centaines de dents de tous types, qu’il avait arrachées. Ensuite, il ouvrit une boite et en Eit tomber une paire de dents. Il les montra en disant : « Voyez, ce sont les dents les plus malignes qui soient. C’est le diable qui les fait pousser à côté de leurs camarades. Mais je les ai arrachées si vite que non seulement le patient n’a pas eu mal, mais j’avais déjà terminé qu’il croyait encore être au début de l’opération. Je suis le seul à savoir faire cela. Qui veut s’avancer ? Cela ne coûte rien. Mon temps est compté, je dois être à Paris le plus vite possible. Un prince attend que lui extraie une effroyable molaire, qu’aucun docteur de cette grande ville ne parvient à bouger ! » Alors, un pauvre hère s’approcha de la voiture. Ses dents le faisaient souffrir depuis longtemps, et n’avaient pas d’argent pour se faire soigner. Il ôta son bonnet et son regard, plein de respect, monta vers le charlatan. L’oeil fureteur de ce dernier le
r e m a r q u a i m m é d i a t e m e n t . T o u t tremblant, il fut hissé dans la voiture et m o n t r a u n e d e n t m a l a d e . L ’ a u t r e l’efEleura à peine, avec une pince minuscule qu’on voyait à peine dans sa main, et hop ! La dent était extraite. « Bon Dieu ! dit le patient en descendant tout pâle de la voiture. En voilà un qui connaît son métier. Mieux que le forgeron, qui vous coince la tête entre les j a m b e s , e t t i re s i longtemps qu’à la Ein, vous êtes content qu’il ne vous ait pas arraché la mâchoire et les gencives. Juhe, Docteur, qu’est-ce que je vous dois ? » Le docteur le regarda en riant et répondit : « Hé, tu n’a pas l’air de quelqu’un qui peut payer cher ». Puis, fouillant dans sa poche, il rajouta : « Tiens, pour avoir été le premier à me croire, prends cette pièce de vingt, et va boire à ta santé et à la mienne ». La méthode Eit son effet. A présent, une foule se présenta, de femmes, d’hommes et d’enfants qui voulaient se débarrasser de leurs dents malades. Chacun voulait être le premier à monter dans la calèche. Le crieur fascinait réellement la foule par son costume fantastique, sa moustache noire et sa chevelure frisée et brillante. Mais il savait aussi extraire les dents avec une rapidité et une habileté incroyables. Il était si occupé que la sueur lui coulait du front. Soudain, il s’arrêta et s’adressa à un étranger assis sur le trottoir et qui se lamentait. « Holà, mon ami, que faites-vous là-bas, assis et en train de vous lamenter ? Avez-vous mal aux dents ? Venez-ici, qu’on vous soulage ! »
L’homme se lamentait et gémissait: « Vous ? Me soulager ? Personne ne le peut. J’ai déjà épuisé dix médecins, et mes douleurs au ventre n’ont cessé de s’aggraver ». Ah, je croyais que vous souffriez des dents, en voyant votre barbe bouger. Vous avez une colique. Pour moi, c’est un plaisir de vous en débarrasser sur le champ, à condition qu’il ne s’agisse pas d’un ténia ou de crapauds, auquel cas, il vous faudrait 7 verres de mon médicament. Venez, venez ! Fit le charlatan. Il montra un Elacon, le déboucha avec une mine inspirée, et le tendit au malade, visiblement hésitant. « Je vous ai préparé quelque chose de plus puissant, qui doit agir, d’une manière ou d’une autre ». Tous riaient des grimaces du patient, mais tous étaient curieux de voir l’effet de la potion. A peine l’avait-il absorbée qu’il commença à faire des grimaces pires encore, à la grande hilarité du public. Il gémissait affreusement et s’assit à terre, l’air désespéré. Le malheureux se tordait par terre. Tout d’un coup, il cria : « Je dois mourir ! Aidez-moi, bonnes gens ! Je dois mourir ! » Le docteur sauta de sa voiture, et, plein de compassion, il le caressa entre l’estomac et la gorge, et là, ô miracle ! Une petite grenouille sembla lui jaillir de la bouche, que le charlatan paraissait recueillir dans sa main, puis une autre, puis deux, puis trois, puis quatre ! Soudain, le patient se calma. Et la foule de crier : « Qu’est-ce que vous avez ? » « Ce que j’ai ? Je me sens merveilleusement bien. Plus aucune douleur ! O, bonnes gens, je ne sais pas moi-même d’où cela vient. Mais je n’ai plus mal, je me sens comme un poisson dans l’eau. » Disait-il, l’air d’être lui-même étonné de sa guérison. La crédulité de la foule était totalement revenue. Le charlatan le comprit immédiatement. Alors, avec sa puissante voix de basse, qui dominait tout ce tumulte, il cria : « Et voilà ! Je vois bien que vous ne voulez pas me croire. Alors, rentrez chez vous, mettez-vous au lit, gardez toutes vos douleurs, et moi, je vais tâcher de me rendre chez des gens plus raisonnables. Cocher, en avant ! ». Mais les choses se passèrent tout autrement. Cinq, dix, trente mains se levèrent, pour avoir de cet élixir. Ce fut la ruée. Les petites bouteilles se vendaient 1 franc, les grandes 2 francs. Les
amateurs ne cessaient d’afEluer. D’autres rentraient chez eux pour chercher leurs derniers deniers. Certains se Eirent acheter l’eau miraculeuse par d’autres, parce qu’ils avaient honte, mais y croyaient quand même. Pendant que le charlatan ne cessait de vendre depuis sa voiture, une ravissante jeune Eille sortit de la foule qui se tenait plus loin. Elle portait une petite corbeille remplie de Elacons. Elle était vêtue d’un costume de danseuse, avec une petite jupe blanche à bordure rouge, de Eines bottines vertes, à franges rouges et un petit chapeau de paille à l’italienne, d’où pendaient des bandes de tissu multicolores. Elle faisait partie de cette « compagnie », au même titre que l’étranger, ou le malade qui avait recraché des grenouilles sous l’effet de l’élixir. Le soir même, ils feront tous bonne chair dans une des nombreuses tavernes d’une localité voisine. La nuit tombée, le Docteur Miracle refournira ses stocks avec de la teinture et des parfums achetés dans une pharmacie, auxquels il rajoutera l’eau d’une des fontaines qui clapotent sur les places publiques… » Pierre Jacob Notes 1) Cette engeance est déjà signalée par J.P. GRAFFENAUER, Topographie physique et médicale de la ville de Strasbourg, Strasbourg, 1816, p. 309 suiv. à l’époque napoléonienne. Quacksalber, est construit sur Salbe, « pommade », tout comme Balsamo, nom véritable de Cagliostro.
2) Pancratius veut dire « tout puissant », et l’hybride latinogermanique Sanitabringius, « celui qui apporte la santé ». Du latin de cuisine. 3) Le lecteur aura reconnu le Gange. 4) Source : Land und Leute, n° 36