Rites et croyances en Alsace vers 1870 (I) V oici, traduites en français, quelques pratiques et croyances en cours en Alsace vers 1870, à un moment où les folkloristes allemands redécouvrent notre région (1). Les sorcières voleuses de lait « La croyance aux sorcières est omniprésente dans les villages d’Alsace, plus chez les catholiques que chez les protestants. Le balai avec lequel elles sont supposées se rendre sur les lieux de leurs réunions, joue comme partout un rôle important. On sait moins que quand on le pose inversé devant le seuil d’une maison, ou sur le côté de la porte, non seulement il bloque l’action des sorcières mais empêche également les sorcières d’entrer. On dit qu’une sorcière ne peut pénétrer dans une maison lorsqu’un balai est posé soit devant le seuil soit contre le montant de la porte (1). Selon l’opinion populaire, les principaux malheurs apportés par les sorcières concernent les enfants et les vaches. Une vache donne du lait malsain, sanglant ou pas du tout de lait parce

Les croyances que le journaliste allemand découvre dans les campagnes alsaciennes sont déjà attestées aux XVe/XVIe siècles. On voit ici, dans une illustration de Geiler de Kaysersberg, une sorcière en train de traire à distance à l’aide d’une cognée une vache, qu’elle a littéralement épuisée. qu’une sorcière a trait la bête chez elle à travers un mouchoir, le manche d’une cognée ou la poignée d’un couteau planté dans une table. Il arrive souvent qu’elle se transforme en chat et tête directement le pis de la vache, de sorte que cette dernière attrape des bubons; ou qu’elle chevauche la nuit les chevaux, de sorte qu’au matin, le propriétaire les trouve épuisés et baignés de sueur (2). Lorsque les campagnards soupçonnent une femme de dérober le lait d’une vache à l’aide d’un mouchoir, ou par une autre méthode, ils récitent la formule suivante. « Sainte Croix, le sang a coulé Sainte Croix, l’eau a coulé Sainte Croix, le lait a coulé. » Le cauchemar Une autre superstition alsacienne, également répandue dans toute l’Europe, est le vampire, lequel, dans cette province porte le nom de Retzel ou Letzel. Il s’agit d’un être mystérieux, mi -

humain, mi - animal, qui, la nuit, pénètre dans les chambres de repos, malgré les portes verrouillées. Son arrivée se signale par un froissement, un piétinement ou un bruit d’ailes. La personne qui dort l’entend, mais ne peut bouger, comme si elle était paralysée (3). Le cauchemar, sur le célèbre tableau de Johann Füssli (1781) Un être s’appesantit sur le dormeur, qui doit faire des efforts monstrueux, pour se débarrasser de ce fardeau. Selon la croyance populaire, l’affreux Letzel, tète alors la poitrine de ses victimes, généralement des garçons ou des jeunes gens. Epuisés, complètement paralysés, ils finissent par se réveiller au prix de grands efforts. Cette situation se retrouve dans tous les cas. Mais voici un élément quasiment incroyable, ou qui illustre la puissance de l’imagination : les victimes qui sont ainsi « bues » par le Letzel, produisent effectivement du lait. … Feux de la Saint Jean Parmi les coutumes réjouissantes qui ont cours en Alsace, il faut compter celle consistant, chaque année, à la Saint Jean, à allumer un feu dans tous les villages, sur une colline (4). Il s’agit d’une fête de la jeunesse, laquelle danse autour du brasier, et à la fin, l’un après l’autre, chacun saute à travers la flamme.

Feu de la Saint Jean dans un village d’Alsace Dans certains villages montagnards, on confectionne des Le saut par-dessus le feu. disques avec des bardeaux, on Source: Théophile Schuler les allume, puis on les projette tout brûlants du haut de la colline. Il existe aussi des éminences qui tirent leur nom, Schyweberge, de la coutume consistant à lancer depuis leur sommet des disques en feu. C’est le cas de la colline au sud-ouest de Rothbach. Son côté tourné vers la plaine présente à certains endroits de puissantes murailles en blocs de pierre (5). Jadis, on appelait les feux de la Saint Jean Sungihtfihr, parce que ce soir-là (an Johanni awe) le soleil décroit à nouveau (6). Les chants que l’on entonnait autour de ces feux se sont éteints depuis longtemps, et peu de traces en subsistent. Comme partout, des hommes dépourvus de toute poésie, surtout les maîtres d’école et les prêtres fanatiques ont effacé bien des traces remontant à des temps immémoriaux. Et ceci sans compréhension pour les coutumes et traditions de nos aïeux. Finies, les sorcières, finie la nuit des Esprits, dont les brumes enveloppent les villages catholiques du pays ! De la lumière, encore de la lumière ! A condition de conserver les mœurs anciennes, et la joie des fêtes, loin de cette mode qui écrase tout, avec ses courtisanes, sa recherche fiévreuse du plaisir, et la démoralisation que tout cela entraîne…(7) » Pierre Jacob

Notes (1). Source : Land und Leute, n° 36. (2). Les documents médiévaux montrent que les sorciers et sorcières pouvaient se rendre au sabbat sur des meubles ou des animaux. Le balai était utilisé par les femmes du peuple : c’est lui qui a fini par être associé à la sorcière volante. Ici, il intervient comme outil de la maitresse de maison. Voir sur le site: Sorcières! Rites, croyances et persécutions en Alsace, notre billet : « La sorcière et son balai ». (3). Sur la capacité des sorcières de traire les vaches, voir notre billet, « La magie des charlatans », sur le site d’Alsace Culture Patrimoine. (4) Il s’agit du cauchemar. ZOCHIOS, Stamatios, « Le cauchemar mythique, Etude morphologique de l’oppression nocturne dans les textes médiévaux et les croyances populaires », Thèse d’Université, Grenoble, 2012, p. 13 suiv. (5) WALTER, Maxime Les sites de hauteur du massif vosgien. Actualisation des données et modalités d’implantation (Néolithique récent – Xe siècle), Revue Archimède, N°3, Automne 2016, fig. 2. Voir aussi Charles Grad, L’ Alsace, le pays et ses habitants, Paris, 1906, p. 306. (6) Le solstice d’été se place le 21 juin. La saint Jean Baptiste a lieu le 24. Elle est clairement issue de la christianisation d’une fête préchrétienne. (7) Mehr Licht, auraient été les dernières paroles de Goethe.