Ethnologie pittoresque d'Alsace
Chronique n°43 · Pierre Jacob
Ethnographie pittoresque de l’Alsace Lorsque Louis XIV a mis la main sur l’Alsace, on s’est tout naturellement intéressé aux indigènes de ce nouveau territoire. Pour comprendre leurs habitudes, on disposait d’une méthode héritée des Grecs, et qui expliquait les caractères et les mœurs par le climat. On avait lu chez Aristote la chose suivante : « Les peuples qui habitent les climats froids, les peuples d'Europe sont en général pleins de courage ; mais ils sont certainement inférieurs en intelligence et en industrie ; et s'ils conservent leur liberté, ils sont politiquement indisciplinables, et n'ont jamais pu conquérir leurs voisins. En Asie, au contraire, les peuples ont plus d'intelligence, d'aptitude pour les arts, mais ils manquent de cœur, et ils restent sous le joug d'un esclavage perpétuel. La race grecque, qui topographiquement est intermédiaire, réunit toutes les qualités des deux autres. Dans le sein
même de la Grèce, les divers peuples présentent entre eux des dissemblances analogues à celles dont nous venons de parler : ici, c'est une seule qualité naturelle qui prédomine, là elles s'harmonisent toutes dans un heureux mélange. » — Aristote, Politique, VII, VI. Le premier à appliquer des spéculations de ce genre à l’Alsace fut Monsieur Benoît Maugué. Ce médecin né à Saint Amand en 1657 avait suivi les armées du roi ; il devint en 1699 inspecteur général des hôpitaux royaux en Alsace. Mort en 1718 il a laissé une très intéressante Histoire Naturelle de l’Alsace. Curieux d’observer ces étranges insectes que sont les habitants de la province d’Alsace, il s’appuie sur la méthode d’Aristote. Il commence donc par décrire le climat local, qu’il juge peu favorable à l’épanouissement de l’humanité : « …Je ne hazarde rien lorsque j’assure qu’en général l’air d’Alsace est épais, pesant et si peu agité qu’il porte partout la lenteur et ne développe que difficilement les sucs de la terre et ceux des fruits… Sur ces réflexions, on pourra juger de la qualité de l’air d’Alsace et rendre raison de la constitution des habitans, de leur santé, de la brièveté de leur vie ; je parle principalement de ceux qui habitent les rives du Rhin, qu’on sait mener une vie languissante et parvenir rarement à un âge avancé, au contraire de ceux qui habitent des lieux où l’air est plus épuré et plus vif, qu’on voit plus nerveux, plus agiles, mieux colorés, et vivre plus longtemps, sans estre accablés des infirmités que nous verrons dans les chapitres suivans qui affligent les autres » Suit une description de ce que mangent les autochtones. Leur gastronomie barbare ne trouve vraiment pas grâce aux yeux de notre médecin : « … Les alimens consistent en epinars, en raves, en navets, tant cruds que cuits, en fèves, en poires séchées au four, et cuites dans un pot avec de la graisse ou du lard, qu’on appelle schneits en allemand, en ris, en orge mondé et en choux de toute espèce et principalement de ces sortes de choux pommés qu’ils font aigrir après les avoir fait hacher de la manière qu’il sera dit dans le chapitre des légumes. Ces
choux ainsi préparés, aigris et salés, qu’on appelle surgrout sont les délices de la table et la principale nourriture des naturels du pais. Quelque dur, sec et peu succulent que soit le poisson qu’on appelle en Allemagne et en Hollande stocfiche, je retrancherois un des grands mets de l’Alsace, si je n’en parlois pas. C’est le seul aliment qui peut le disputer à la surgrout. On l’appelle le stock de l’allemand qui signifie bâton et fiche un poisson. C’est une espèce de merluche, asellus ou salpa, dont la figure est longue et large ; il est couvert de larges écailles de différentes couleurs avec des lignes jaunâtres. Son ventre est blanchâtre et sa teste petite et ronde ; sa bouche est garnie de dents : il a les yeux jaunâtres, les sourcils verds. Il pèse environ deux livres. On les fait sécher jusques à ce qu’ils sont durs comme du bois ; de sorte que quand on veut les manger on est obligé, avant que de les cuire, de les battre avec un marteau pour les écharpir et les attendrir autant que des copeaux sont capables de le devenir. Du reste les habitans de l’Alsace ne sont pas friands de bonne chere ; leurs viandes sont mal apprettées, sans ragouts sans délicatesse, leur rôti sec. Ils mangent peu de viande ils font une soupe d’une ou deux livres de bœuf qui se promène quelque temps dans un baquet d’eau bouillante, les herbes n’y cuisent pas, on se contente de les mettre sur le pain coupé, lorsqu’on y verse le bouillon. S’ils mangent peu de bonnes viandes, en récompense ils en mangent beaucoup de mauvaise. La viande fraiche de cochon ou salée fait leur principale nourriture pendant toute l’année qu’il est permis aux bouchers d’en tuer et aux charcutiers de faire des saulcisses qu’ils aiment beaucoup et qu’ils mettent en quantité dans la surgrout, quand ils les ont faites sécher à la fumée ; or, on sait que cette viande fournit un suc visqueux et gluant, propre à former des embarras dans les viscères et à épaissir les liqueurs ; ainsi elle ne pourroit tout au plus convenir qu’aux gens de travail. La quantité de poisson qu’on pesche dans les rivières et les estangs fait qu’ils en mangent beaucoup ; ils ne boivent que du petit vin verjuté ou de la bière. On pourrait peut-‐être ajouter à tous ces alimens épaississants le pain blanc fait de levure de bière laquelle lui communique une viscosité qui le rend plus difficile à digérer ; parce que la pâte fermentant trop promptement n’a pas le temps d’en estre bien pénétrée… » Pour parfaire le tableau, ces indigènes sont dès leur jeune âge habitués à l’alcool. « Si on veut prendre la chose de plus loin, on trouvera que dès le berceau on travaille à former le tempérament des enfans, à quatre
mois on leur donne du vin pour commencer de bonne heure à jetter les premières semences d’acide, et on leur ôte la mamelle pour les nourrir de bouillie, pour ne pas dire de cole pour donner naissance aux obstructions et engorgemens des vaisseaux ». Ils passent pour de grands buveurs sans l’estre, si ce n’est dans quelques festes où ils en prennent outre mesure. Il est vrai que ces sortes de festes se présentent souvent, les nopces et les baptesmes sont fort celebrés : il n’est pas jusques aux funérailles et mesmes aux anniversaires qu’à la campagne on assemble les parens et les amis pour se consoler des pertes qu’on a faites, en noiant son chagrin dans le vin… On ne peut pas disconvenir qu’ils n’aiment à tenir longtemps à table, s’y amusans (en imitation de l’ancienne simplicité ) avec un morceau de pain, du sel et du cumin sur une assiette et un grand gobelet de vin qu’ils portent vingt fois à la bouche pour en avaler autant de gorgées sans dire mot ; ou s’ils parlent c’est pour faire beaucoup de bruit; mais il faut pour cela qu’ils aient longtemps et largement bu car leur petit vin gonfle plus le ventre et porte plus à la vescie qu’à la teste ». Comment peut se comporter une population qui mange si mal et boit de la piquette ? La conclusion s’impose, imparable. « …Les Alsaciens sont lents, froids, paresseux, et d’une chair molasse, effet de l’humide qui les abreuve et qui fait la douceur, la tranquillité et la docilité des hommes ; estant très constant que la douceur ou l’acreté du sang influent, comme j’ai dit, sur l’esprit… La différence dans la grandeur des corps par rapport à celle des climats…paraît…sans sortir de l’Alsace où l’on voit les habitans de la Haute (Alsace), qui est moins humide, plus nerveux, plus vifs, et moins gros que ceux de Strasbourg, ceux de la côte que ceux qui avoisinent le Rhin. Cette différence d’air ne porte pas seulement sur les corps à l’égard de ceux qui habitent la basse et la haute Alsace, elle influe aussi sur les esprits, plus vifs, plus inquiets et plus chicaneurs dans la haute : on appelle pour cela la petite Normandie le pais qui est entre Cernay et Beffort qui seul donne plus de pratique (aux tribunaux) que tout le reste de la Province. La manière nonchalante dont les Alsaciens travaillent découvre aussi leur tempérament ; s’ils mènent un chariot, ou s’ils labourent, ils montent un cheval qui peut à peine les porter ; les serruriers liment leurs ouvrages doucement et bien assis, les cuisinières ont des aîtres (foyers) élevés qui les dispensent de se plier. Les domestiques ne se
donnent pas la peine de descendre pour ouvrir la porte à ceux qui demandent ; ils tirent du poësle une corde qui l’ouvre ; encore ne se baissent-‐ils pas pour la prendre, ils se contentent d’apuier le pied sur un des bras du levier qui élève la corde par l’autre branche. Cette grande économie de mouvement marque bien le fond de leur tempérament et contribue infiniment avec leur tranquillité d’ame, non seulement à accumuler le fumier qui les rend cacochimes, qui relâche leurs fibres, et les énerve, mais aussi à augmenter le volume de leur corps, car c’est le mouvement, selon Sanctorius, qui rend les corps légers…exercitio corpora leviora fiunt »… Consolons-‐nous, les Alsaciens ont trouvé un début de remède à leurs funestes penchants : le sauna et la danse : « Il est vray que les Alsaciens, pour se délivrer des humeurs superflues, et pour suppléer en quelque maniere au défaut de mouvement, vont de temps en temps aux étuves, qu’ils appellent bastoup ( lire badestub) ou par la chaleur excessive de cet antre, par la quantité d’eau chaude qu’ils se font verser sur le corps, et par un nombre de petites ventouses de cuivre, larges comme un doublon qu’ils se font appliquer sur la peau et scarifier par les mouchetures d’une flamme, ils transpirent beaucoup et répandent quelque peu de sang. …Je ne sçais d’ailleurs si ces arrosemens d’eau chaude ne sont pas plus nuisibles que salutaires par le relâchement qu’ils peuvent causer des fibres qui ne sont déjà que trop humectées et trop relâchées. J’approuve beaucoup plus leurs danses qui leur procurent des dissipations d’autant plus grandes qu’elles sont plus fréquentes, puisqu’il n’y a point de teste qui ne soit plus solemnisée par le divertissement… Il est encore vray qu’ils se droguent plus que les François ; mais tout cela ne suffit pas pour leur procurer une longue et saine vie, tant qu’ils en mèneront une molle et sans mouvement ; tant qu’ils vivront dans un climat humide et dont l’air est épais et les aliments cruds. Mais tout cela reste bien insuffisant : les Alsaciens sont en fait trop sérieux. « Le tempérament froid et sérieux des Alsaciens n’aimant pas le badinage leur donne quelque éloignement du commerce des François dont le goust est fort différent ; ils sont si peu portés aux
divertissemens qui demandent du mouvement qu’ils n’ont ni jeu de ballon, ni jeu de maille et ils sont si peu curieux de la peaume que dans toute la province il n’y a qu’un seul jeu de peaume qui est à Strasbourg : encore est-‐il si fort hors de portée et si mal entretenu que personne n’y va. Cependant ce seroient les mouvemens les plus propres à dénouer leurs membres, à faciliter la circulation du sang et à le subtiliser… C’est de ce manque de mouvement que je ferai voir que naissent tant de maladies en Alsace, mais le goust pour le repos ne dépend point d’eux, il est dans leur sang comme celui du mouvement et des jeux qui en procurent, comme la peaume, le mail et la boule sont dans ceux des Languedociens. Ce qui est le plus incompréhensible est leur manque d’ambition. Mais curieusement, notre homme finit par y voir une qualité. « La grande tranquillité dans laquelle le tempérament des Alsaciens les fait naître, fait aussi qu’ils vivent sans ambition, toujours contents de leur estat, ou n’aspirant tout au plus qu’à la magistrature, où ils bornent toute leur fortune et en mesme temps touts leurs travaux : car dès qu’un artisan a tant fait que de parvenir à une petite charge, il néglige, s’il n’abandonne entièrement, sa boutique pour ne plus songer qu’à la maison de ville. On croirait que Patin auroit été nourri avec eux lorsqu’il dit qu’il n’adorera jamais le veau d’or et qu’il ne considérera jamais la fortune comme une déesse. On doit convenir que les Alsaciens pensent là-‐ dessus plus sagement que les autres nations, la fortune ne les travaille pas, si elle fait des avances, ils la reçoivent, si elle devient difficile, ils l’abandonnent comme une chose qui ne leur convient plus ou qui leur est à charge ». Cette vision quasi entomologique des Alsaciens va se maintenir encore un certain temps. On trouve ainsi dans l’Annuaire Historique et statistique de 1809, un curieux mémoire qui se penche sur l’aspect physique des Bas-‐Rhinois. L’auteur commence par poser des prémisses, qui ne sont pas sans rappeler celles du sieur Maugué : « Les qualités physiques d’un pays, sa position, sa forme, la nature de son territoire, les forêts qui le couvrent, les eaux qui l’arrosent, en
fixant son climat, sa salubrité, sa fertilité et ses productions, déterminent aussi nécessairement le genre de vie, les occupations, la nourriture, la constitution physique et en quelque sorte les mœurs de l’homme qui l’habite » Voilà des lignes que Maugué n’aurait pas reniées. Mais ici, la description se fait plus précise et plus géographique. On trouve à présent des variantes locales de ce caractère alsacien. Le texte décrit plusieurs types physiques. Le Bas-‐Rhinois est vigoureux, musclé, de charpente osseuse solide, son teint coloré. Il a le cheveu brun ou blond, il a les yeux bleus. Il est rarement de type bilieux–mélancolique. Il est entre le sanguin et le bilieux, et passe par des nuances au flegmatique (sic). Il est moins vif que les Méridionaux, mais plus ferme et endurant. Il est propre à la guerre, comme au travail et aux arts. Il vit souvent très vieux. Les Bas-‐Rhinoises sont de taille moyenne, de cheveu brun ou blond, et ont la poitrine développée. Elles passent communément pour de bonnes nourrices. Quant aux enfants, ils naissent gros et vigoureux, évidemment… Le Bas-‐Rhinois de 1809 présente des variantes. Dans le sud, il est de caractère bilieux, fier, animé; les femmes sont vives et souvent très gracieuses. Il s’agit en quelque sorte de la variété bas-‐rhinoise du Provençal ou du Languedocien... Dans le nord du département, où le sol est sableux et couvert de forêts, le teint se fait plus clair et le cheveu plus blond. On est plus mince, pour les deux sexes. Lorsqu’on se rapproche du Rhin, l’humidité, la maigreur du sol, la privation de vin (sic) portent atteinte au physique. On rencontre des goitreux. Le caractère est flegmatique. On trouve des individus hébétés, proches des crétins des Alpes… L’habitant des collines sous-‐vosgiennes et des vallées ne ressemble déjà plus au Bas-‐Rhinois des plaines. Sa vie est pénible, ce qui le pousse à boire et à nuire à son physique. L’auteur emprunte alors une des vallées vosgiennes. La vie y est dure. Les gens partagent avec leurs bêtes des logis misérables. La pauvreté oblige nombre de paysans à travailler dans le textile. La fièvre règne dans les bas-‐fonds des vallées et donne aux
habitants un teint plombé…Mais, lorsqu’on remonte vers les sommets, le bon air rend aux indigènes leur vivacité, leur teint vermeil. L’auteur s’arrête un instant sur les Mennonites, qui se distinguent par la douceur, l’hospitalité et la santé. Quant aux habitants des villes, ils sont plus éloignés des influences de la nature, et plus mélangés. Ce qui masque le caractère local des habitants… Un demi-‐siècle plus tard, M. Bescherelle l’Aîné publie un Grand Dictionnaire de Géographie. Lorsqu’on l’ouvre à la rubrique « Alsaciens », on y retrouve les considérations ethnologiques suivantes : « La prédominance de l’élément germanique est un fait incontestable si on considère la langue et les habitudes des Alsaciens. On est à la limite entre race celtique et race germanique. L’Alsacien a un goût profond pour la musique, et une grande aptitude pour les arts et les sciences. Comme soldat, il ne le cède en rien aux Français de France propre. Il aime le plaisir : les fêtes rurales sont nombreuses, plus gaies et plus brillantes qu’ailleurs en France. On y joue beaucoup de musique. On fréquente les brasseries. On y passe les soirées. On montre amour du pays natal, qui est beau et riche. Catholiques et luthériens y vivent en parfaite harmonie. Les Juifs sont surtout nombreux dans le Haut-‐Rhin ». On est donc, là aussi, passé de considérations sur le physique à des observations sur les mœurs des habitants. Remarquons qu’on parle de « race » celtique et de « race » germanique, notions dont on sait aujourd’hui la vacuité. Ces deux descriptions datent d’avant 1870. Après l’annexion de l’Alsace -‐ Moselle par l’Allemagne réunifiée, l’image de l’Alsacien, mais aussi du Lorrain va devenir un enjeu entre France et Allemagne. On se disputera pour savoir si les indigènes sont des Celtes ou des Germains. Ce sera l’objet du prochain billet. Texte et illustration Pierre JACOB. P.J.FARGES-‐MERICOURT, Description de la ville de Strasbourg, 1831. M.BESCHERELLE l’Ainé. :art. « Alsaciens », Tome II, p. 146 sq. Grand Dictionnaire de géographie universelle, Paris, 1857.
L’observation de ces curieux animaux qu’étaient les Alsaciens reprit de plus belle après 1870. Dans l’œuvre de Stosskopf, D’r Herr Maire, on rencontre un ethnologue allemand, le Dr Freundlich, qui note soigneusement les expressions dialectales locales.