Euloge Schneider, prêtre révolutionnaire
Chronique n°44 · Pierre Jacob
Eulog Schneider , poête et coupeur de têtes Quiconque s’est intéressé à l’histoire d’Alsace a entendu parler d’Eulog Schneider. Ce personnage a laissé localement un souvenir épouvantable. On a multiplié les plaques mortuaires pour ses victimes (1). Une légende veut que les jours d’orage, Schneider circule sur la route de Mittelbergheim dans une calèche tirée par des squelettes (2). En fait, peu de gens se sont penchés sur le cas de ce personnage, qui est bien plus complexe qu’on pourrait le penser.
En fait de massacre, on peut à peine lui attribuer 31 exécutions, ce qui est bien peu de choses en comparaison des quelques 1600 morts de la chasse aux sorcières au XVIIe siècle (3). Eulog Schneider était à l’origine un prédicateur et un communicant. Arrivé à Strasbourg pour occuper un poste de prêtre constitutionnel, il est devenu de plus en plus républicain. On lui a confié la fonction d’accusateur public et c’est à ce titre qu’il a réclamé la mort de dizaines de personnes. Il devait lui-même succomber à la guillotine. Arrêté le jour– même de son mariage, il est amené à Paris et exécuté le 1er avril 1794. E. Schneider publiait un journal, Argos. On y trouve des textes révolutionnaires, mais aussi des choses plus légères, qui montrent la complexité de sa personnalité. Parmi elles, ce charmant petit poème intitulé Mein Hündchen, Mon petit chien. En voici la version allemande et sa traduction : Mein Hündchen Mon petit chien Ich hatt’ ein kleines Hündchen, Ein Hündchen Treu und Lieb, J’avais un petit chien, Adorable et fidèle, Das manches Viertelstündchen Qui m’a fait passer par ses tours Mit Scherzen mir vertrieb. Bien des quarts d’heures. Es wusste was ich dachte, Il savait ce que je pensais, Das kleine Kluge Thier ; Le petit animal intelligent ; Es hüpfte wenn ich lachte, Il sautait quand je riais, Und weinete mit mir . Et pleurait avec moi. Il sentait les aristocrates Es roch Aristokraten, Et les Feuillants, de loin. Und Feuillants in der Fern’ ; Il aimait les soldats Es hatte die Soldaten Et les sans-culottes. Und Ohnehosen gern. Il se promenait avec moi Es gieng mit mir spazieren, Et mangeait dans ma main. Es ass aus meiner Hand. Il fallait que je le perde, Ah ! si je savais qui l’a trouvé ! (4) Ich musst’ es ach ! verlieren. O ! Wüsst’ich wer es fand !
Notre coupeur de têtes avait-il l’âme poétique ? Certainement. Avant d’embrasser une carrière de Franciscain, puis de prédicateur, il avait montré un certain talent littéraire et édité Anacréon, poète de l’Amour. Cette réputation l’avait précédé à Strasbourg, où il devint prêtre constitutionnel. En 1796, on a publié de lui un curieux texte fort éloigné des préoccupations d’un ecclésiastique mainstream. Il existait alors des bateleurs de foire, qui invitaient les passants à jeter un coup d’œil dans une boîte où ils pouvaient voir des jeunes femmes disons… attrayantes. L’opérateur actionnait un orgue de barbarie et chantait aux badauds un texte qu’on attribue à Eulog Schneider. Un Guckkasten du XVIIIe siècle en biscuit.
Le refrain de cette balade était : Schauen sie meine Herrn ! Allerley ! Orgelum , Orgelum, Orgeley ! Hübsche Mädchen allerhand Finden sir hier aus allem Stand ! Voyez, Messieurs ! Il y a de tout ! Orgelum, orgelum, orgeley ! Beaucoup de belles filles ! Vous en trouvez ici de toutes conditions ! (5) Schneider a probablement écrit ce texte à un moment où, renvoyé de son collège de Jésuites pour « copulation prénuptiale », il se trouvait sans le sou, et obligé de vivre de ses talents littéraires… Il les mettra souvent au service de la Révolution. On sait peu que c’est lui qui écrivit la première traduction allemande de la Marseillaise (6). Une production plus connue est la Danse de l’Ours, le Bärentanz. Elle date du moment où Eulog Schneider s’apprête à utiliser la guillotine pour réprimer les exploiteurs du peuple (7). Eulog commence par dénoncer les usuriers (wucherseelen) et les
spéculateurs qui dépouillaient impitoyablement les citoyens pauvres comme des lapins (zogen ihren ärmern Mitbürgern ohne Barmherzigkeit die Haut über die Ohren) . Pendant que les soldats se battaient pour la République, on entendait dans les maisons, le bruit de l’or, de l’argent et du cuivre. De gros aubergistes et commerçants proclamaient aux passants : Je suis un Républicain ! tout en souhaitant la Contre-Révolution. Ces gens pouvaient avec une joie secrète voir se presser devant leur boutique les visages pâles des gens en souffrance. Ils continuèrent à sévir jusqu’à ce qu’arrive de Paris un Génie qui ordonna aux riches usuriers de danser la carmagnole devant le peuple, afin qu’on revoie dans cette ville des visages joyeux. Les commerçants de toute espèce, débitants de bière et de vin, marchands de tabac et fabricants de brosses, toutes ces corporations furent invitées à danser devant les Sans-Culottes. Depuis que la terre existe, il ne s’était pas vu un tel spectacle. D’abord, l’orchestre joua l’ouverture d’un ballet dont les paroles étaient la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Un délice pour les Sans-Culottes, une torture pour les avares, plutôt habitués au son des thalers. Ils durent malgré tout poursuivre leur danse, surtout au vu une machine à deux pattes en forme de coupe-choux, devant laquelle ils semblaient avoir le plus grand respect. Et voilà le gros débitant de bière qui danse avec une vendeuse de fromage encore plus grosse ; le boucher rouge de sang avec la boulangère saupoudrée de farine ; et le tavernier qui danse en solo avec une cinquantaine de verres en équilibre sur son nez rouge. Un allumeur de réverbères s’était occupé de l’illumination et un marchand de bois alimentait les poêles à les faire éclater . Ce spectacle désordonné et ces cabrioles mettait en joie le peuple, et lorsque les riches usuriers perdaient en entrain, on rallumait leur ardeur en criant : La liberté est plus noble que l’or ! ou encore : le Peuple est souverain ! La Vendée n’existe plus ! Les Allemands sont battus ! Mais le plus efficace, c’était de leur crier : A la guillotine ! A la guillotine ! Lorsque la danse fut terminée, on collecta le salaire des musiciens. Il y eut des Messieurs et des Dames assez généreux
pour donner 5000, 10 000 voire 40 000 livres ! Ils se prosternaient même, un signe de modestie qui étonna les spectateurs jusqu’à ce qu’ils virent les plus riches faire des révérences devant le grand coupe - choux. Tout le monde cria Vive la république ! Puis les danseurs rentrèrent chez eux, s’enfermèrent dans leur chambrette et méditèrent sur ces paroles : Et ne nous induis pas en tentation, mais délivre nous du mal … Cette historiette se situe dans un contexte très particulier. Strasbourg était menacé à la fois par l’invasion ennemie et la spéculation, qui littéralement ruinait l’économie nationale. En mettant en scène cette danse de l’Ours, Schneider voulait mettre en garde les spéculateurs de tous poils qui sévissaient à Strasbourg. Etaient également visés les riches qui trainaient les pieds lorsqu’il s’agissait de payer l’emprunt destiné à secourir l’armée et les citoyens les plus pauvres. Schneider avait, dans un premier temps, dressé place Kleber sa guillotine pour avertir les paysans venus vendre leur blé en ville. La foule avait démantelé l’engin en traitant Schneider de Hergeloffener. Le maire François Monet réagit mollement à ce débordement populaire. Pendant des semaines, Schneider s’était cantonné à des amendes et des sanctions publiques. Il s’était ensuite résolu à couper des têtes. On a toléré son action aussi longtemps que Strasbourg était menacé par l’avance des troupes ennemies et les effets terribles de l’inflation. Une fois la victoire remportée, on n’avait plus besoin de Schneider. On trouva un prétexte pour s’en débarrasser. On se souvint qu’il avait été prêtre et allemand, deux tares qui menaient directement à la mort dans une France dont le républicanisme, déjà anticlérical, était devenu en plus xénophobe. On l’arrêta le lendemain de son mariage, on l’envoya à Paris et là, il fut guillotiné le 1er avril 1794… Vous avez bien lu : le 1er avril. Orgelum, orgelum, orgeley… Pierre Jacob
Notes (1) On peut en voir une au cimetière d’Epfig, une autre dans celui d’Obernai, une autre dans l’église de Gresswiller. (2) La légende de la calèche d’Eulog Schneider circulant sur la route de Barr fait allusion à son retour à Strasbourg le jour de son arrestation a certainement trouvé sa place dans une tradition populaire de Geisteskutschen ellemême issue de la Chasse Magique. A ce propos, voir G. L , D M , Sagen des Elsasses, nach Stöber, IPOWSKY ANIEL ORGEN August , 2016. (3) J. R , L’holocauste des sorcières d’Alsace, Strasbourg, ÖHRIG 2011, p.175 suiv. Grandidier avançait un chiffre double, et pour le seul diocèse de Strasbourg. L’historiographie alsacienne, jusqu’à très récemment, se montrait fort discrète sur cet épisode.
(4) Argos, 21 août 1793 (5) Der Guckkasten. Ein komisches Heldengedicht in drei Gesängen. Aus den Hinterlassenen Papieren des brühmten Eulogius Schneider. Francfort, Leipzig, 1796. F.C. Heitz, Notes sur la vie et les écrits d’Euloge Schneider, Strasbourg, 1862. (6) Kriegslied der Marseiller, publié à Strasbourg en 1792. (7) « Der grosse Bärentanz », in Argos, n° 53, , p. 10 du 2e mois de 1793, p. 417-421.