Les gargouilles diaboliques
Chronique n°48 · Pierre Jacob
La sorcière et le succube: fruits des terreurs médiévales ou d’une restauration ? Les gargouilles diaboliques de Niederhaslach L a collégiale Saint Florent de Niederhaslach est un véritable chef d’œuvre de l’art gothique. Haut lieu de pèlerinage depuis 810, elle a pris son aspect actuel aux XIIIe et XIVe siècles. Un premier bâtiment remontant à 1274 a été fortement endommagé par un incendie, qui n’a épargné que le chœur. Des travaux ont donc été entrepris sous la direction de Gerlach, Pils du fameux Erwin von Steinbach, à qui on doit le massif occidental de la cathédrale de Strasbourg. Ce troisième chantier ne s’acheva qu’en 1385. La collégiale devait ensuite connaître les vicissitudes de la Guerre des Paysans (1525), de la Guerre de Trente Ans (1618 – 1648). L’état actuel est le fruit de restaurations successives qui commencèrent dès la Pin du XVIIe siècles et s’achevèrent au XIXe sous la direction de Boeswillwald (1).
Les gargouilles Aujourd’hui, on peut admirer le Grand Portail de 1310, qui offre une représentation de l'Annonciation, du Couronnement de la Vierge et de la légende de Saint Florent. Sur les contreforts, des gargouilles évacuent l’eau de pluie de la toiture. Elles représentent en majorité des animaux ou des démons. Nous nous attarderons sur deux d’entre elles, qui ont retenu notre attention au cours de la préparation de l’exposition qui s’est déroulée à Andlau sur la chasse aux sorcières. La première est connue sous le nom « Le visage double de la femme ». On voit effectivement un personnage, identiOiable comme féminin par sa coiffure, qui porte sur son épaule gauche une grosse chenille à tête humaine dont la bouche crache l’eau de pluie. La présence de cet animal monstrueux a de quoi étonner: Si les chenilles apparaissent dans les chroniques comme un Oléau qui s’attaque aux arbres fruitiers, el-les sont rares, voire inexistantes dans la statuaire (2). La seconde sculpture représente un personnage hybride, identiOiable comme démoniaque par ses cornes mais doté d’autres attributs encore tels des oreilles de chien ou de cochon et des pieds d’animal. Son sexe, bien visible, montre qu’il s’agit d’un démon mâle. Ce qui intrigue, c’est ce visage inversé qui semble surgir de son abdomen. Les yeux sont gonOlés, la peau parcourue de rides, le nez est tordu et les oreilles sont animales. Un accouchement, de toute évidence, mais exécuté par un démon mâle. Le message Que pouvaient signiOier ces deux sculptures ?
La femme à la chenille, pour commencer. L’association d’une Oigure féminine à une chenille rappelle l’accusation souvent portée contre les sorcières, supposées fabriquer ces animaux à foison pour détruire les vergers. Or, cette gargouille date en principe de l’époque de Gerlach, début du XIVe siècle. On aurait donc la première représentation alsacienne d’une sorcière. Notons quelle est vêtue comme une femme ordinaire, et c’est bien ainsi que les sorcières sont représentées à cette époque. (3). Vient ensuite le démon en train d’accoucher. Il y a là clairement une relation à la croyance aux succubes et aux incubes. Un succube est un démon qui prend la forme d’une femme et qui s’unit avec un homme. Un incube est au contraire un démon qui s’unit à une femme. Ce diable engendre ensuite un être monstrueux et sans âme. C’est à l’accouchement d’une telle créature qu’on assiste ici (4). Le contexte On croit généralement que ces gargouilles sortent de l’imaginaire délirant des sculpteurs médiévaux, mais comment auraient-ils pu mettre cette statuaire en place sans l’aval des autorités, et de Gerlach ? Il est intéressant de replacer ces sculptures dans leur contexte. En 1323, le pape Jean XXII échappe à une tentative d’empoi-sonnement accompagné de simagrées magiques. Il nomme une commission, et sur son conseil, il assimile les magiciens à des hérétiques. En ce XIV-XVe siècle, on voit se constituer un scénario terrible au centre duquel on trouve la sorcière. C’est elle qui fait surgir les chenilles. Mais on la trouve également liée à la fable des naissances monstrueuses. Elle peut être la femme coupable de copulation avec le démon, mais il peut aussi s’agir de l’accoucheuse, qui échange ensuite un enfant normal contre le fruit de cette union monstrueuse. Gerlach meurt en 1330. Si ces deux gargouilles sont de son époque, on aurait affaire aux premières sculptures appartenant au registre « sorcellique ». En fait, voici ce qu’on lit sur la Oiche de la collégiale de Niederhaslach, sur le site du CRDP de Strasbourg : « Couronnant et quelque sorte le pourtour de la nef, de magniOiques pinacles surmontent les contreforts à arcs boutants. Ils ont été créés pour la plupart lors de la grande restauration de Boeswillwald mais semblent Oidèles aux originaux. A leurs pieds s’épanouissent de très belles gargouilles représentant des visages humains ou monstrueux.
Les gargouilles, pratiquement toutes d’origine, à formes humaines ou fabuleuses, représentent les maux que saint Florent était censé guérir. L’une des gargouilles, particulièrement remarquable, représente les deux visages de la femme telle qu'ils étaient imaginés au Moyen-Age ».(5) Signalons à ce propos qu’à la cathédrale de Strasbourg, les représentations du diable se multiplient à l’époque d’Erwin von Steinbach, père de Gerlach. On est dans les années 1280 – 1290, et ces thèmes seraient donc dans l’air du temps (6). Et si c’était un faux ? Et si ces gargouilles étaient sorties de l’esprit d’un moderne ? Entre 1854 et 1870, l’édiOice a fait l’objet d’une restauration sous la direction d’Emile Boeswillwald, qui a également dirigé les chantiers de Guebwiller, Murbach, Neuwiller-lès- Saverne, Niedermunster et Thann. Or, il était un élève de Viollet-Leduc, et à son époque, on pratiquait la restauration, ce qui laissait à l’imaginaire du restaurateur une certaine marge. Ce n’est que plus tard qu’on a préféré se contenter d’une conservation (7). D’autres exemples de restauration Cet esprit est illustré à Strasbourg par l’architecte Emile Boeswillwald Carl Schaefer. On lui doit, entre 1897 et 1901, la (1815 - 1896) restauration du portail sud de Saint-Pierre-le- Jeune protestant, qu’il a repeuplées de statues d’inspirations diverses (8). On lui a jadis reproché leur polychromie. C’était passer à côté d’un problème de fond: il avait Oixé dans la pierre la légende d’Erwin von Steinbach et de sa Oille Sabine, laquelle s’était constituée peu à peu depuis le XVIe siècle, et avait Oini par s’ancrer dans tous les esprits (9). Rappelons les deux statues d’Erwin et de Sabine mises en place par Kirstein en 1842 puis par Grass en 1866 devant le portail épiscopal (10). Carl Schaefer et ses contemporains baignaient littéralement dans ce mythe. Il a donc attribué à Erwin le portail sud de Saint-Pierre-le Jeune, dont les statues elles-mêmes devenaient des œuvres de jeunesse (11). On sait que l’architecte allemand du Haut-Koenigsbourg, Bodo Ebhardt, a coiffé le rempart du château de toitures et l’a doté d’un moulin à vent. On sait aussi comment, en 1918, on a reproché à Johann Knauth son penchant pour la restauration (12).
Mais cette tendance était déjà présente en Alsace avant 1870 et Boeswillwald a parfaitement pu laisser libre cours à son imagination (13). Et nos gargouilles ? Lorsqu’on étudie la genèse des légendes concernant les sorcières, on se rend compte que l’origine médiévale des deux sculptures de Niederhaslach perd de sa vraissemblance. A notre connaissance, une chenille sculptée serait un unicum. Son association à une femme également. On sait par la légende de Sainte Odile, qu’au XIe siècle, les chenilles diaboliques n’étaient pas créées par des femmes, mais par certains arbres eux-mêmes. L’association des chenilles aux sorcières n’apparaît qu’au XVe siècle. Il a fallu qu’auparavant se cristallise le personnage de la sorcière, agent du diable et chargé par lui de nuire à l’humanité (14). On a la même incohérence chronologique à propos de l’incube accouchant. Il n’apparaît que bien plus tard, au XVe siècle et trouve sa place dans l’imaginaire sorcellique. La naissance d’un enfant difforme, handicapé dans une famille humaine est interprétée comme le résultat d’une union avec un diable. Tout naturellement, la femme à qui ce malheur arrive va accuser l’accoucheuse d’avoir échangé un nourrisson parfaitement normal contre un enfant du démon, d’où le nombre de sages-femmes qui Oinissent sur le bûcher (15). Rappelons qu’en alsacien, un enfant handicapé était appelé Wechselbalg. Il était dépourvu d’âme et donc qualiOié de balg, « outre, sac », et avait fait l’objet d’un échange (wechsel). Or, ces affabulations abominables se sont multipliées bien après l’époque de Gerlach (16). Une des leçons qu’on peut tirer de ce cas, c’est qu’il est périlleux de raisonner sur des artéfacts qui ne sont pas de première main, mais ont fait l’objet d’une réinterprétation. Rien que la statuaire de nos églises et de nos place foisonne de telles « élégantes inOidèles ». Nous aurons plus loin l’occasion d’en étudier quelques unes… Pierre Jacob Un petit mot encore. Rendons ici à César ce qui lui revient. C’est grâce à M. Christian Fuchs, sculpteur, que cette chronique existe. C’est lui qui a attiré mon attention sur l’éventuelle « restauration » de Niederhaslach par Boeswillwald. Notes
1. M.T. FISCHER, Pélerinages et piété populaire en Alsace, Strasbourg, 2003, p. 162-163. La pierre tombale de Gerlach est visible dans le bâtiment. Il y Oigure muni d’une équerre d’architecte. C’est le seul portrait qu’on ait d’un membre de la famille Steinbach. 2. Dans les interrogatoires, les suspectes sont accusées d’avoir fait naître « des chenilles et d’autres vermines ». A.STOEBER, « Die Hexenprozesse im Elsass, besonders im 16. Und im Anfange des 17. Jahrhunderts », Alsatia , 1856-57, p. 265 -338 (p. 282-285) 3. Les premières représentations de sorcières sont en effet anodines et les banquets des sabbats ressemblent à d’innocentes fêtes paysannes. Hans, VINTLER: Das Buoch der Tugend, Augsburg, 1486. 4. Incube: démon qui prend l’apparence d’un homme pour jouir d’une femme. Succube: démon qui prend l’apparence d’une femme. 5. Fiche CRDP sur Niederhaslach. 6. V. BEYER, « La démonologie à la cathédrale de Strasbourg », Bulletin des amis de la cathédrale, T. XXII, 1996, p. 19-34. 7. Biographie d’Emile Boeswillwald, sur le site d’Archi-Wiki. 8. On y trouve des statues inspirées de celles de la cathédrale, mais aussi d’autres de style allemand. Cf. Magdebourg. 9. Blog des Amis de la Cathédrale de Strasbourg, « Maître Erwin, l’expansion d’un mythe strasbourgeois et…européen ». 10. « Qui est Erwin? », sur le site de l’Oeuvre Notre -Dame. 11. Voir la description du portail d’Erwin par Ann Vuillemard-Jenn, sur le site de la Paroisse de Saint Pierre le Jeune 12. Les moulins à vent sont des tard-venus. Au Moyen-Age, on a massivement utilisé la force. Les toitures sur le rempart du château ont été rajoutées pour le protéger de l’effet du gel. Quand à Knauth, il a doté la cathédrale de Strasbourg d’une entrée en style néo-gothique. 13. Sur le mélange délétère entre architecture et nationalisme, voir: N. LEFORT, Patrimoine régional, administration nationale: conservation des monuments historiques en Alsace de 1914 à 1964, vol. 1. thèse de Doctorat de l’Université de Strasbourg, sept. 2013, p. 280 suiv. 14. Dans la Vita Odiliae, on trouve un passage relatant la plantation par la sainte de trois tilleuls à Niedermunster. Or, une moniale met Odile en garde, parce que les tilleuls produisent parfois des « vers maléOiques ». On est au XIe siècle, et c’est la forme la plus ancienne de la croyance. Voir notre chronique: « Les tilleuls de Sainte Odile ». HENRY BOGUET, Discours exécrable des sorciers, Rouen, 1606, p. 182 :« Quant aux fruits de la Terre, les sorciers les endommagent aussi en plusieurs façons : car ils font la grêle, et la tempête pour les perdre depuis qu’ils sont venus à maturité…Ils suscitent à l’aide de Satan des chenilles, des rats et autres vermines pour les miner et ronger, étant cette vermine procréée par Satan ou apportée d’ailleurs ». Depuis Sainte Odile, la croyance a évolué, ce sont désormais les sorcières qui utilisent les chenilles pour attaquer les arbres. 15. Heinrich KRAEMER alias INSTITORIS, Maillet des Sorcières, « Personne ne nuit autant à la foi catholique que les accoucheuses. Lorsqu’elles ne tuent pas les nouveaux-nés, elles le portent hors de la pièce, le soulèvent et l’offrent aux démons. » 16.Les accoucheuses étaient dès le départ suspectes, par exemple de pouvoir provoquer des naissances monstrueuses. Voir notre chronique: « Les belles histoires de l’oncle Heinrich ». (Site Alsace, Culture, Patrimoine). Martin Luther croyait à cette histoire. Voir notre chronique: « Les démons de Frère Martin » (Site Alsace, Culture, Patrimoine).