La glottophobie est née à Strasbourg E n octobre 2018, un homme politique français bien connu, élu à Marseille, s’est retrouvé au centre d’une polémique linguistique. Il a été accusé d’une étrange maladie, rapidement identiCiée par les Purgon de service sous le nom de « glottophobie ». Au cours d’une interview, il se serait moqué de l’accent d’une journaliste. Ce qui aggravait la chose, c’était que ledit accent était celui de Marseille, cité, comme on sait, à fois phocéenne et fort chatouilleuse de son identité. De nombreux collègues se précipitèrent pour exploiter l’incident et montrer qu’ils existaient tout en étalant leur science. Une députée, Mme Laetitia A. proposa le vote d’une loi « tendant à faire reconnaître la glottophobie comme une discrimination à caractère linguistique reposant sur l’accent d’une personne ». A quoi un journal de gauche, plutôt proche du coupable, répliqua qu’il fallait corriger glottophobie en glossophobie, pour la raison qu’à Marseille, fondation grecque, on avait jadis prononcé le mot avec deux s.

Là-dessus, à l’Assemblée nationale, un député des bords du Rhin, Monsieur S., Cit une courte intervention avec un accent qu’il croyait alsacien. Le président de l’Assemblée le remercia pour ce moment de pure glottophilie. Celui qui avait été à l’origine de cette tempête dans le landerneau médiatique présenta alors ses excuses en disant qu’il croyait que la journaliste insultait l’accent de Marseille. A quoi l’intéressée répondit que c’était impossible, puisque Monsieur M. savait pertinemment qu’elle avait l’accent toulousain. Elle eut cependant la sagesse de proposer qu’on ferme le ban. Dans cet épisode comique, il s’est malgré tout de même trouvé une émission de France-Info plutôt pondérée, au cours de laquelle un journaliste, Monsieur Jean-Michel A., lui-même doté d’un accent du sud-ouest, a pu donner un minimum de profondeur au débat. Que le lecteur se rassure, le landerneau politique allait bientôt trouver une autre marotte avec le terme « islamogauchiste ». Parions que d’autres suivront: ce genre d’intermède est à la torpeur parlementaire ce que les bulles sont à une économie menacée de récession. Les glottophobes de Strasbourg Qu’est-ce que cet intermède peut avoir à faire avec l’histoire de Strasbourg , qui en principe nous occupe ici ? La glottophobie a connu une certaine vogue grâce à Philippe Blanchet en 2016 (1). Elle est en réalité plus vieille de deux siècles, puisque forgée en 1819 par Frédéric Hermann, ancien maire de Strasbourg. Dans ses Notices Historiques et Statistiques, il écrivait ceci : « Plusieurs Français de l’intérieur (2), quoique habitant Strasbourg depuis longtemps, ne comprennent pas la langue allemande. Les Français en général paraissent être affectés de glossophobie, ou avoir une aversion naturelle pour les langues étrangères modernes, surtout pour l’allemande. Le défaut de connaissance de cette langue a souvent entrainé des suites funestes à la guerre, elle entrave d’ailleurs l’étude des sciences, aujourd’hui qu’elles sont enseignées partout non en latin comme autrefois, mais dans la langue de chaque auteur. Cette ignorance donne souvent lieu à d’étranges erreurs. C’est ainsi qu’un littérateur estimable a dit dans un traité imprimé il y a une vingtaine d’années que Sauer-Kraut ou Sur-Krout, dans le dialecte alémanique, est un terme gothique ou néo-gothique, que sur signiCie choux, et Kraut, aigre. C’est l’inverse et le terme est allemand. » (3).

Hermann donne au terme glossophobie son sens exact : une aversion pour les langues étrangères. En effet, le terme grec glossa ou glotta signiCie « langue », et phobia, « peur » (4). Dans l’épisode comique évoqué plus haut, il a donc été mal utilisé : ce qui a été moqué, ce n’est pas une langue, mais ce qui en subsiste quand elle a disparu, c’est à dire l’accent. Lorsqu’on s’exprime avec ledit accent, on ne change pas de langue, de glotta. On roule éventuellement les r, on accentue les mots d’une certaine manière, mais on reste compréhensible pour un locuteur du français standard. Si donc l’aversion à l’égard d’accents régionaux ne peut être qualiCiée de « glottophobie », quel nom faudrait-il lui donner ? Tournons-nous vers le grec, source de toute science. Une intonation se disait tonos. Le terme correct serait donc « tonophobie ». Une autre possibilité serait « phtegmatophobie », mais cela paraitrait bien exotique, et pour tout dire, cela commence à sentir le cuistre (5). Pour ce qui est de la «phobie », les protagonistes de cet épisode se sont placés dans un registre où l’on rencontre déjà « islamophobie », « russophobie », « judéophobie », « germanophobie » etc. Or, ces termes proviennent du lexique médical, à l’instar de l’agoraphobie, de la claustrophobie, de l’hydrophobie, de l’arachnophobie, ou de l’acrophobie, qui désignent des blocages psychologiques. En s’alignant sur eux, on médicalise et on stigmatise des opinions. Hermann luimême, en forgeant le mot glossophobie, et en parlant d’ « aversion naturelle », n’échappait pas à ce travers. On oublie du coup que ces phobies-là sont d’origine culturelle et sociale. Les « Français de l’intérieur » dont parle Hermann étaient persuadés que leur langue était universelle et qu’elle leur économisait l’apprentissage d’une autre langue. Ils obéissaient également à un « principe de distinction », qui leur permettait, dans l’échelle de perroquet de la société, de se placer au-dessus de l’indigène. Ce dernier parlait d’ailleurs un idiome bizarre qui n’avait rien à voir avec l’allemand littéraire, et qu’on Cinira par appeler l’alsacien… Pierre Jacob Annexe Au cours de mes Claneries dans les sources, je suis tombé sur un article de l’hebdomadaire bilingue Af<iches de Strasbourg du 15 mars 1902. Il y était longuement question de l’accent alsacien, mais, soucieux de conserver à

cette chronique son ton badin, j’en retiendrai les anecdotes illustrant les quiproquos nés de l’accent local. « Les personnes afCligées de l’accent alsacien peuvent se diviser en plusieurs catégories : les unes pourraient mettre sur leur enseigne « Cuirs et Velours », - ce sont les cumulards de la chose -; d’autres, simplement « Cuirs », quelques unes enCin, et ce sont les plus rares simplement « Velours », le langage de ces dernières y gagne une suavité qui serait tout à fait angélique, si elle n’était plutôt grotesque. Il y a ensuite la catégorie des conscients, c’est-à-dire de ceux qui se rendent parfaitement compte de leur petite inCirmité, mais qui sentent en même temps que tous leurs efforts pour s’en corriger, seraient infructueux , et la catégorie des inconscients, impuissants même à sentir qu’il existe une autre manière que la leur et que celle-ci est la bonne. Une variété de l’espèce, bien amusante , vient se greffer sur la classe des inconscients . Elle est formée de types comme ce brave tailleur qui ayant quitté l’Alsace et ayant vécu tout un quart de siècle loin de son milieu d’origine , au sein d’une population au langage absolument correct, croyait, le plus sérieusement du monde, avoir dépouillé le vieil homme, et caressait la douce illusion d’avoir perdu l’accent qui jadis faisait son désespoir. Il allait jusqu’à en faire la démonstration à tout propos. « C’est ainsi, disaitil, qu’en quittant mon pays , j’avais la ridicule habitude de dire un chilet (gilet); à présent que je suis guéri, je ne dis plus un chilet , mais bien un chilet »… Tous les Alsaciens connaissent l’anecdote suivante: le fameux membre de l’Assemblée Législative et du Tribunat, Christophe Guillaume Koch, professeur d’histoire et de droit public, un des fondateur de la Société Libre des Sciences et Arts de Strasbourg, lisait un jour, devant ses collègues de l’Institut, un mémoire historique dans lequel le nom du pays de Madame Chrysanthème revenait assez souvent, quand le président l’interrompit d’une manière peu courtoise: « Monsieur Kock, lui dit-il, on prononce Japon et non Chapon. ! - Monsieur le président, répliqua notre compatriote vexé, on ne dit pas monsieur Coq, mais M. Koch ! ». Autre anecdote qui prouve combien la prononciation défectueuse, lorsque traduite en écriture phonétique peut donner lieu à des incidents bizarres. Il y a trente-deux ans environ, un brave fantassin du 96° de ligne, originaire du Haut-Rhin, avait eu l’heur de rencontrer une payse en la personne de Mlle Salomé, cordon bleu dans une maison de la place Gutenberg. L’ange du foyer avait répondu à la Clamme du tourlourou, mais les événements de 1870 vinrent séparer nos deux amoureux. Le disciple de Mars avait promis le mariage, car il était moral. Aussi, dès les premiers jours de la campagne, atteint du mal du pays, il s’empressa de donner de ses nouvelles à l’inconsolable Salomé. Il se souvint que les maîtres de sa

promise demeuraient Gûtebarisblatz, ( ainsi qu’ils prononçaient tous deux en purs enfants de Colmar qu’ils étaient) et il mit crânement sur son enveloppe: Mlle Salomé X., place Cul de Paris. L’anecdote est absolument authentique; il paraît même que l’intelligent facteur de la poste qui, dans le cas particulier, avait déployé une sagacité d’Apache pour retrouver la piste de la destinataire, reçut les félicitations de ses supérieurs. Quelquefois aussi, l’accent alsacien peut avoir du bon: témoin, le brave homme dont quelques vieux Strasbourgeois se souviennent peut-être et qui avait échappé à l’obligation du service militaire de la plus inattendue façon, grâce au fort accent de l’auteur de ses jours. Celui-ci s’étant rendu, selon la loi, au bureau de l’Etat-Civil, pour faire inscrire le nouveau-né, et l’employé lui ayant demandé quels noms il lui avait donnés: i s’abelle Frédéric, fut la réponse. Le grefCier écrivit de conCiance sous la dictée de l’heureux père, et Isabelle Frédérique ne fut jamais appelée à la conscription ». Signé Ap. S. Notes 1.PHILIPPE BLANCHET, Discriminations: combattre la glottophobie, Paris, 2016. 2.Ce terme, par contre, n’est pas dû à Hermann. En 1794, le Maire de la ville, François Monet, préconisait déjà d’installer sur les bords du Rhin des » Français de l’intérieur »… 3 . J.F. HERMANN, Notices historiques et statistiques, II, 1819, p. 431, note 2, p. 429. 4. A. BAILLY, Dictionnaire grec-français, Hachette, 1950, art. « glôssa », p. 409, et « phobos », p. 2089. 5. A. BAILLY , art. « tonos », p. 1945, et « phtegma », p. 2066