Le Rhin près de Strasbourg au XVIIe siècle (Wenzel Hollar) L’inondation de 1480 Dans un billet déjà ancien, nous avons rapporté le terrible incendie qui dévasta Strasbourg en 1298. Or le feu n’était pas la seule menace qui pouvait peser sur la ville. Il y avait également l’eau. Les Romains avaient eu la curieuse idée d’installer leur camp d’Argentorate sur un monticule dépassant à peine la zone inondable. La ville s’était quand même développée, mais devait, dans les siècles qui suivent, affronter la montée des eaux de l’Ill et du Rhin. Cette menace s’est concrétisée en 1480, par une terrible inondation, dont voici la description chez Johann Friese en 1792 : « Le 8 janvier (1480) commença une période de grand froid qui dura jusqu’à fin avril. Dans les Vosges et la Forêt-Noire il s’accumula une immense masse de neige, qui ne commença à
fondre qu’en juin. A cela s’ajoutèrent en juillet de fortes précipitations, de sorte que dans la vallée du Rhin, les eaux atteignirent un niveau exceptionnel. A Bâle, le Rhin toucha le pont. Dans de nombreuses localités, l’eau dépassa le sommet des clôtures. L’Ill et le Rhin réunirent leurs eaux, de sorte que de Rouffach et Ensisheim, on pouvait atteindre Brisach en barque. Plusieurs villages furent totalement emportés par les eaux. Dans les maisons et sur les champs, beaucoup de gens périrent, les bêtes se noyèrent dans les étables, et celles qui avaient pu être sauvées dans les étages, moururent de faim. Le même sort frappa des humains qui s’étaient réfugiés sur les toits, et à qui on ne pouvait faire parvenir de nourriture. Das grosse Gewaesser, une gravure téalisée une génération plus tard. Dans les faubourgs de Strasbourg, l’inondation fut si terrible que les gens se réfugièrent dans les étages. Toutes les berges de l‘Ill étaient sous eau et les campagnes alentour ressemblaient à un grand lac. Le 22 juillet, tôt le matin, les flots renversèrent la tour de la Porte de Pierre, qu’ils avaient sapée. Près de 150 maisons à l’intérieur de la ville connurent ça et là le même sort. On ordonna de monter la garde dans les poêles des corporations afin de pouvoir immédiatement porter secours. Parmi les divers objets que des témoins vit passer sur l’eau, se trouva un berceau en provenance d’Illkirch. Il contenait deux enfants d’à peine 6 mois. L’un était déjà mort ; l’autre, charmé par le balancement de l’eau, riait de bon cœur (…)
Cette terrible situation dura 8 jours. Lorsque les eaux se retirèrent peu à peu, un autre péril apparut. Presque tous les moulins avaient subi de tels dégâts qu’ils étaient hors d’état de fonctionner. Les récoltes déjà coupées sur les champs avaient été emportées, et ce qui subsistait, à peine inutilisable. Dans les forêts, on trouva beaucoup de gibier noyé. Les lapins s’étaient réfugiés dans les fourches des arbres les plus élevés. Il y eut à présent une grande cherté. En Haute Alsace, le quartau se payait trois gulden d’or. Certains faisaient du pain avec de l’avoine et du son. D’autres furent emportés par l’absence totale d’alimentation. Lorsque la misère devint de plus en plus oppressante, le conseil ouvrit les greniers de la ville et vendit les céréales à bas prix. De plusieurs localités proches, venaient des gens qui purent jouir du même bénéfice, et quittèrent la ville le cœur plein de gratitude. Bientôt, la pénurie, l’humidité, le grand trouble et les émanations des nombreux cadavres entrainèrent toutes sortes de maladies et une grande mortalité » (1). Cette carte hydrographique met en évidence ce que les textes ne disent pas toujours clairement: les eaux de l’Ill et du Rhin ont gonflé en même temps, alimentées par les Vosges, la Forêt Noire mais aussi les Alpes
A ce témoignage déjà très détaillé de Friese, nous pouvons joindre celui de Silbermann, qui écrit quelques décennies plus tôt : « En l’an 1480, à la Pentecôte, la neige fondue dans les montagnes produisit une masse d’eau si exceptionnelle qu’on pouvait rentrer et sortir par toutes les portes de la ville à l’aide d’embarcations. A la porte Sainte Elisabeth, le courant rentrait avec une telle force qu’aucun bateau ne pouvait l’affronter. Par contre à la porte de Cronenbourg et la porte de Pierre, le courant sortait de la ville avec une telle puissance qu’il fallait laisser les battants ouverts jour et nuit. La tour de la Porte de Pierre fut minée par l’eau au point qu’un dimanche matin à la première messe, elle s’écroula en direction de la ville, mais il n’y eut pas d’autre dégât que la destruction du péage, qui se trouvait alors plus proche de la tour » (2). Les effets de l’inondation à Strasbourg, en 1480. Quartiers inondés, portes défoncées.
Voici enfin la chronique de Jean-Jacques Meyer, notre source la plus ancienne : « Au cours de l’été 1480, il y eut une période de pluie qui dura neuf semaines. A la sainte Madeleine, les eaux montèrent au point que les gerbes sur les champs furent emportées. Le Rhin et l’Ill gonflèrent tant qu’entre Bâle et Strasbourg, aucun moulin ne demeura au-dessus de l’eau, et sur terre, beaucoup de gens se noyèrent. Beaucoup de maisons et de villages furent détruits, et les gens durent se réfugier dans les arbres. L’eau charriait aussi toutes sortes d’horreurs : des reptiles, des grenouilles, des sangsues et autres vermines en grande quantité. L’air et la terre s’en trouvèrent empoisonnées et il s’ensuivit une grande mortalité ». (3) L’eau des montagnes Les témoignages de Friese et Silbermann expliquent l’inondation par la neige accumulée dans les Vosges. Le phénomène s’inscrit dans une période de relatif refroidissement, mais se comprend aussi sur le long terme. Revenons au IXe siècle. Ermold le Noir chante, dans un long poème, la prospérité de l’Alsace et fait dialoguer deux personnages, le Rhin et les Vosges. Or, voici ce que la montagne reproche au fleuve : « Arrière, Rhin ; arrête tes débordements funestes ! Dans ta sottise, tu prétends que tu arroses ! Hélas, tu es la ruine des belles moissons. Si je n’avais pas installé mon séjour sur le haut des montagnes, il serait bloqué par tes eaux farouches ! » (4) Pas de quoi s’étonner, donc : le fleuve était déjà imprévisible à l’époque carolingienne. Ce qui a certainement aggravé l’effet des inondations, c’est la déforestation des Vosges. Voici d’abord ce qu’écrit le même Ermold :
« C’est de mon bois que l’on construit les palais, les églises ; c’est moi qui fournis les poutres de choix »(5). Or, les Vosges ont continué, pendant tout le Moyen-Age, de fournir la population de la plaine en bois d’œuvre et en combustible. La conséquence en fut la descente torrentielle des eaux, avec des inondations et du ravinement. C’est ce qui ressort clairement des Annales des Dominicains de Colmar, XIIIe siècle : « On dit que vers l’an 1200 (…) l’Alsace était couverte de forêts nombreuses qui la rendaient stérile en blé et en vin…. Les torrents et les rivières étaient moins forts qu’aujourd’hui, parce que les racines des arbres retenaient pendant un certain temps dans les montagnes les eaux des pluies et des neiges » (6). On avait donc bien compris les mécanismes qui conduisaient aux hautes eaux en plaine. Comment dompter les cours d’eau En cette fin du XVe siècle, aucun endiguement n’a encore eu lieu. Le Rhin est un fleuve indompté, à qui il arrive même de changer de cours : souvenons-nous que jusqu’en 1295, il passait à l’est de Vieux-Brisach, et qu’il a ensuite adopté l’itinéraire actuel (7). Quant à l’Ill, elle suit un cours parallèle à celui du Rhin, auquel elle est reliée par des Giessen, des chenaux qui coulent dans un sens ou l’autre en fonction de la hauteur respective des deux cours d’eau. Le côté spectaculaire de l’inondation à Strasbourg s’explique par le positionnement de la ville en avant de la terrasse alluviale de Schiltigheim, sur un monticule dépassant à peine la zone inondable et situé non loin du confluent Ill- Rhin. Cela entraine que périodiquement, des quantités d’eau colossales arrivent du sud. En 1681, Vauban a su utiliser cette masse liquide pour la défense de Strasbourg. En construisant le barrage qui porte son nom, il a donné à la ville le moyen d’empêcher l’eau de
traverser l’agglomération et de la détourner vers les fossés des remparts. Le barrage Vauban vu de l’extérieur de la ville Avant lui, on avait déjà entrepris de rediriger vers le Rhin une partie du cours de l’Ill, et de son trafic par un canal de dérivation, le Riepbergergraben, mais il faudra attendre les années 1886-91 pour que l’administration allemande se lance dans des travaux de grande ampleur, avec le canal de dérivation ou Illhochwassertkanal (8). Photo des inondations de Finkwiller en 1882
Marques d’inondation sur le Pont Saint Martin (1778 et 1882) Dans un billet précédent, nous avons décrit ce qu’avait été l’incendie de 1298. Ce fléau a pu être combattu grâce à des solutions techniques appliquées avec ténacité pendant des siècles. L’autre danger, qui venait des divagations des cours d’eau, tenait à l’installation de la ville dans une zone inondable. Pour reprendre la terminologie des géographes, le site était défavorable, mais on l’avait choisi pour bénéficier de l’énorme potentiel que lui offrait la situation. Si Strasbourg avait été un simple village, ses habitants auraient peut-être fini par quitter les lieux. Pensons à l’ancienne localité de Rimelheim, près de Kolbsheim. Il n’en subsiste plus que la chapelle : les villageois se sont lassés de reconstruire, après les crues répétées de la Bruche, et ne sont plus revenus. Sur les rives du Rhin luimême, les chroniques signalent de nombreux villages disparus de cette manière. Pierre Jacob
Notes (1) J. F , Vaterländische Geschichte, II, p.93-94. Friese RIESE fait partie, comme Hermann, de ces auteurs qui ont eu accès à des sources détruites plus tard dans le bombardement des Domonicains en 1870. (2) J.A. S ILBERMANN , Local-Geschichte der Stadt Strassburg, Strasbourg 1775, p. 92. La dite tour ne sera reconstruite qu’en 1510. Chronique Trausch, II, 2638 : Dissen frühling hat man den Thurn an der Steinstrassen, so das grosse wasser anno 1480 vor 30 jahren hatte umgeworfen, angefangen widerum gross gewaltiglich auf zu bauen, der soll auf 20 000 R gekostet haben. (3) R. R , La chronique strasbourgeoise de J.J. Meyer, EUSS Strasbourg 1873, p. 122. Reuss place Meyer à la fin du XVe siècle, ce qui ferait de lui un contemporain de l’événement. (4) E N , Poème sur Louis le Pieux et Epitres au RMOLD LE OIR roi Pépin, édités et traduits par E. Faral («Les classiques de l’histoire de France au Moyen-Age», t.14), Paris 1932, p. 207-215; publié dans "Documents de l'histoire de l'Alsace", Privat 1972. (5) Ibidem (6) C . G , J. L , Les Annales des Dominicains de H ERARD IBLIN Colmar. Colmar, 1854, p. 231 (7) Les Annales…, p. 165 (8) Le Rhin lui-même avait fait l’objet d’une domestication grâce au projet de Tulla entre 1840 et 1860. Sur le canal de dérivation, voir, Strassburg und seine Bauten, Strasbourg, 1894, p. 612 suiv. Annexe Les chroniques anciennes nous permettent d’esquisser une chronologie des inondations. En voici quelques-unes.
1268 : La crue du Rhin est telle qu’elle détruit tous les ponts (Annales des Dominicains de Colmar). 1275 : Grande neige, tolérable dans les environs de Bâle ; vers Rouffach, les chevaux peuvent à peine marcher ; vers Berne et Moutiers elle a une épaisseur de 4 pieds. Le mercredi de la sexagésime, il y a un vent violent, de la neige et un grand froid. Le jour de Saint Pierre et Paul (29 juin), le Rhin détruit le pont de Bâle (Annales). 1277 : On vient en bateau par les champs depuis Ostheim jusqu’à Colmar (Annales). 1280 : Les plus vieux paysans disent que depuis cinquante ans l’on n’a pas vu d’aussi fortes eaux (Annales). 1281 : La rivière qui traverse la ville de Soultz cause un grand dommage ; surtout par le gravier qu’elle jette sur les terres. A Guebwiller, l’action des eaux entraine la chute d’une portion de montagne ; dans les montagnes de l’Alsace, les torrents font de grands ravages dans les vignes et les champs (Annales). 1286 : Les glaces charriées par le Rhin submergent 115 bateaux et dévastent plusieurs villages (Annales). 1289 : Vers l’Epiphanie, l’Ill inonde Herckheim et d’autres villages voisins de ce dernier (Annales). 1295 : Le Rhin, qui depuis longtemps avait séparé la ville de Brisach de la terre d’Alsace, jette cette année une partie de son cours de l’autre côté de la montagne (Annales). 1302 : La veille de Saint Oswald roi, c’est-à-dire le jour de la Saint Dominique, le Rhin déborde. Il endommage les ponts, détruit celui de Brisach ; ses eaux entourent de toutes parts la montagne d’Auckheim, remplissent le couvent des sœurs de l’ordre de Citeaux, dévastent la récolte des blés, et causent un immense dommage aux pauvres du Brisgau. A Strasbourg, elles envahissent beaucoup de caves, et un bourgeois de cette ville prend un grand brochet dans la sienne. A Bâle, les écuries des chevaux sont inondées, et ces animaux ont de l’eau jusqu’à la croupe (Annales). Les gens de Neubourg vont en bateau à Fribourg, ce qui est inouï jusqu’alors (Annales). 1422. Après Noël, crue à Strasbourg. Sur les prés, elle atteint la hauteur d’un homme. En bien des endroits, elle renverse les remparts, qui tombent dans le fossé. Tous les moulins de la ville sont brisés (Chronique J.J. Meyer). 1423. Après la Saint Jacques, crue à Strasbourg, comme il n’y en a pas eu depuis 50 ans. Mort de nombreux bestiaux. Un cerf vivant est
attrapé, nageant entre le Marché aux Chevaux et la porte saint André. (Chronique J.J. Meyer) 1480. Voir plus haut dans le texte. (Chronique J.J. Meyer) 1496. Crue à Strasbourg vers Noël. Cela dure trois semaines. Le Rhin, l’Ill et la Bruche gonflent comme jamais auparavant (Chronique J.J. Meyer). 1520. Crue au cours de l’Avent. Les eaux dépassent les prairies inondables. On peut circuler en barque dans plusieurs rues de la ville. Les eaux rebaissent au bout de 8 jours. (Chronique de J.J. Meyer)