La fête des femmes dans la vallée de Munster Les habitants de l’Alsace ancienne vivaient dans un imaginaire qui aujourd’hui nous paraitrait bien exotique. Ils rythmaient aussi leur vie de pratiques dont voici une illustration, en provenance de la vallée de Munster. « Les femmes de Wihr, Walbach et fimmerbach avaient chaque année une fête, le Weibertag. Elles se réunissaient ce jour-là sur la place publique, la plupart masquées, chacune tenant quelque chose à manger dans sa main. L’une un pot rempli de viande, une autre un plat de légumes ; une autre, un rôti embroché d’un épieu en bois ; une autre un mets quelconque. Elles avaient le droit de prendre ensuite dans la cave commune deux tonneaux de vin qu’on chargeait sur un cheval orné de grelots et conduits par une femme masquée. Chaque boulanger et chaque aubergiste étaient obligés de leur donner une miche de pain. La commune leur donnait aussi 12 schillings pour acheter un bouc. Elles allaient ensuite en cortège, conduisant le cheval et le bouc ornés, harnachés et chargés de grelots, à la ferme et le fermier était obligé de leur donner du beurre.

Elles allaient de là sur la grand’route boire et manger et arrêter les passants qu’elles obligeaient à s’amuser avec elles et à danser autour du bouc. Les hommes n’osaient pas sortir de la maison pendant toute la journée et il leur était défendu de se montrer même aux fenêtres avant le soir. Les femmes, pendant ce temps, faisaient les cent coups, cassant les vitres et se livrant à tous les excès. Cette coutume bizarre, qui fait penser aux Bacchanales du paganisme et qui en était peut-être une vague tradition, a été abolie définitivement, le 25 février 1681, par les efforts persévérants de M. le pasteur Forster » (1). Annales de Lück On aurait tort d’en rester au côté folklorique de cette pratique. Elle faisait partie de la vie de nos ancêtres, de la chair de leur existence. Elle mérite donc qu’on s’y arrête et qu’on creuse. Une coutume courante Cette coutume n’était pas un unicum, une bizarrerie locale. Rassembler des victuailles et organiser ensuite un repas, était au contraire une pratique très répandue et désignée par le verbe bechten . On en a des traces dans les villages, mais aussi en ville. Ainsi à Strasbourg, chaque année, les compagnons faisaient le tour des maisons et collectaient de quoi faire bombance. Les paysans en faisaient de même dans les villages alentour, notamment à Eckbolsheim. Le bechten pouvait se pratiquer à différents moments de l’année, et pour des raisons variées (2). Ce que décrit ce passage est donc une variante locale d’une coutume régionale. Et ce sont ses particularités qu’il importe d’examiner. Une sécession des femmes ? La première était que ce banquet concernait les femmes. Un jour dans l’année, elles se mettaient à part de la société villageoise, et banquetaient entre elles. Les hommes ne se hasardaient pas à quitter leur maison et ne se montraient même pas aux fenêtres

avant la nuit. Pendant ce jour, elles étaient pour la plupart masquées, méconnaissables pour la société normale, et une source précise qu’elles se rendaient sur le communal, c’est-à-dire sur un terrain n’appartenant à personne. Là encore, il existe des parallèles. Encore aujourd’hui, il existe dans la zone rhénane et alémanique des Weiberfastnachten remontant au Moyen-Age (3) Existait-il, en symétrique, un « jour des hommes », avec des rites comparables ? On a des traces de telles agapes séparées. Prenons, à Strasbourg, le rite du Schwoertag. Chaque année, le 6 janvier, - date à retenir ! - les citoyens se réunissaient devant la cathédrale et prêtaient serment sur la constitution, après quoi ces messieurs se retiraient dans les poêles des corporations pour faire bonne chère. Leurs épouses se réunissaient entre elles et faisaient assaut de savoir-faire culinaire. Dans les almanachs anciens, cette date s’appelait Frauenzehrtag, « jour du repas des femmes » (4). Daniel Martin, La Parlement Nouveau, 1660, p. 211, explique les codes dans un almanach strasbourgeois : une main rouge signifie un jour de prière ; trois mains côte-à côte indiquent le jour du serment (Shwoertag) et le jour du repas des femmes (Weiberzehrtag). Bacchanales politiques à Munster ? Dans le texte cité, les débordements attribués aux femmes sont comparés aux bacchanales antiques, qui renversaient momentanément la hiérarchie de la société dans le but de la perpétuer. Le texte parle de vitres cassées et la danse autour du bouc pourrait s’être terminée par des ébats dans les fourrés (5). La référence aux bacchanales antiques, que l’on trouve chez maint commentateur s’appuyait sur ces débordements, mais aussi sur une explication de bechte par Bacchus.

Or, dans les cas qui nous occupe, la coutume était non seulement tolérée, mais cofinancée par la communauté villageoise et la seigneurie. C’est donc qu’elle avait un intérêt. Elle servait d’exutoire aux tensions sociales, en inversant momentanément les hiérarchies. Cette tolérance, ce soutien apparent apporté à des manifestations qu’on pourrait considérer comme des débordements est illustrée à Strasbourg, par les fameux Roraffen. Ces personnages articulés postés de part et d’autre de l’orgue de la cathédrale troublaient la messe par leurs singeries. Geiler de Kaysersberg a réclamé longuement, mais en vain, leur suppression. Or, la municipalité payait l’employé qui prêtait sa voix aux automates et a même répondu aux protestations de Geiler en le remplaçant par un moine. Il suffit de considérer les deux personnages pour comprendre leur fonction : l’un, habillé en héraut de la ville, avec trompette et bannière, représentait la parole officielle ; l’autre, avec sa blouse bleue et son look rustaud, incarnait le peuple. C’était lui le vrai roraffe. A eux deux, ils avaient la même fonction que le duo entre le clown blanc et l’auguste, des siècles plus tard : mettre en scène le dialogue entre le peuple et les élites et ainsi contrôler et désarmer les tensions sociales. La ville avait donc intérêt à financer ce duo, malgré les protestations de Geiler (6). Les Annales de Dominicains de Colmar racontaient déjà au XIIIe siècle que certains villages avaient créé des rois et leur avaient fait jouer une scène visiblement dotée d’un contenu politique (7). A Wihr, Walbach et fimmerbach, en cette fin de XVIIe siècle, le contenu « politique » est moins subtil. Il se résume à une sécession momentanée des femmes et à un renversement de la hiérarchie entre les sexes. Ce contenu a également dû inciter les lettrés à y reconnaître un héritage des bacchanales romaines, qui avaient la même fonction. Le banquet de Perchta Mais on est loin d’épuiser le sujet. La procession des femmes comportait aussi des éléments hérités du paganisme germanique.

Au début XVe siècle, dans son calendrier, Conrad de Dankrotzheim (Dangolsheim) place au 30 décembre la célébration de la Milte Behte. Il se tient alors un repas entre voisins. Ensuite arrive Behte la Bienveillante (milte), Qui est suivie par une grande parentèle (geslehte). Elle enfilait deux pains sur la broche, Et faisait un rôti et préparait une bonne bouffe… Elle allait par les rues avec les Behten, Elle frappait (?) à toutes les portes Et invitait ses bons voisins (8). Nous avions vu jusqu’à présent que bechten consistait à faire le tour des maisons et à rassembler des victuailles pour un repas. Ici, ce mot désigne un personnage, milte Behte, qui n’est autre que Perchta, la compagne de Wotan, dans son aspect bienveillant (9). Elle parcourt les rues avec un cortège composé de behten. On peut donc se représenter un cortège de villageois faisant le tour des maisons pour quêter de la nourriture sous la direction d’une femme jouant le rôle de l’antique Perchta. Conrad de Dangolsheim, ne précise pas que cela concerne particulièrement les femmes, mais cela ressort clairement d’un sermon de Geiler de Kaysersberg, qui prêchait à la fin du XVe siècle. Il y montre Saint Germain visitant un village au moment des Fronfasten. Comme il voit son hôtesse mettre la table, il lui en demande la raison. Elle lui explique que de bons amis vont venir manger. Effectivement, de belles femmes viennent s’attabler. Interrogée par l’évêque, la maîtresse des lieux les nomme : ce sont ses voisins (unser nechsten nachbaurn). Saint Germain l’entraîne alors dans la maison voisine et lui montre lesdits voisins couchés dans leurs lits. Les convives étaient donc des démons ! (10) Voilà le saint évêque saisi, comme par un instantané photographique, en pleine diabolisation d’un rite préchrétien, en l’espèce, un banquet réunissant des voisines sous le patronage de Perchta . Le même Geiler nous apprend qu’en début d’année, il y avait d’autres festivités qu’il lie à Janus. On aurait célébré ce dieu en

déposant des branches de sapin dans les logements, par des bechten, par l’envoi de pains d’épice et de vin, par des danses et des cabrioles et des joutes (stechen). Lorsque l’Eglise aurait interdit ces pratiques, de méchantes gens les auraient déplacées vers la Fastnacht, à laquelle on se promène déguisés (11). Derrière ce dieu Janus on peut certainement reconnaître Perchta, divinité à deux visages elle aussi. Signalons que le 6 janvier, aujourd’hui connu comme le Jour des Rois ou l’Epiphanie, portait jadis le nom de Perchtatag, « jour de Perchta ». Le bouc Revenons à la fête des femmes. La procession suivait un bouc orné, harnaché et porteur de grelots. Le texte montre les femmes qui arrêtent les passants sur les routes pour les obliger à danser autour de leur bouc ! On pourrait voir dans ce dernier un animal diabolique, mais il ne l’est devenu que tardivement, en même temps que s’élaborait le personnage de la sorcière. Avant cela, c’était un symbole de fécondité. Quand on sait le symbolisme sexuel de l’animal, on ne peut s’empêcher de penser que les rencontres fortuites de ces femmes masquées avec des passants n’en restaient pas là (12). Ce rite a également existé dans sa version masculine. Une chronique strasbourgeoise rapporte ceci pour l’année 1508 : Item, le dimanche après la saint Barthélémy, les fils de bourgeois et les valets se sont rendus ensemble à Oberschaeffolsheim. Là, on a dansé autour d’un bouc. Ce dernier s’est déplacé vers Wolfisheim. En revenant en ville, ils se sont battus à au moins trois endroits (13). Le passage ne dit pas clairement si ce groupe de citadins ont amené l’animal, auquel cas, il se serait agi d’une tradition strasbourgeoise, où s’ils sont allés assister à une fête villageoise. Nous penchons pour la seconde solution. Banquet et sabbat Au moment où le weibertag est interdit, l’Alsace a derrière elle un épisode de près de 80 ans de férocité, au cours duquel on a

pourchassé des sorcières. Les listes de victimes montrent que la Chasse a aussi sévi dans la région. La question qui se pose est celle du rapport entre cette manifestation des femmes et le sabbat. La coutume décrite est-elle une survivance d’un rite magique ? Il faudrait sans doute considérer la chose dans le sens inverse, et voir dans le sabbat un détournement, une interprétation d’une fête populaire. Lorsque les inquisiteurs, à la fin du XIVe siècle ont commencé à construire le personnage du sorcier et de la sorcière, ils avaient à leur disposition la masse foisonnante des pratiques magiques et des rites populaires, dont est justement issu le weibertag, avec son bouc, ses masques, ses danses et ses débordements. A gauche, une scène de sabbat extraite du De lamiis d’Ulrich Molitor (1485) : rien de diabolique, apparemment un simple repas. A droite, une scène de « mariage diabolique » extraite d’une collection suisse de la fin du XVIe siècle. Des musiciens jouent du fifre et du tambour, instrument des fêtes populaires; la table est mise, les invitées dansent au milieu de personnages portant des masques. Là, on est entre la fête populaire et son interprétation en sabbat.

Car ce dernier est l’héritier de tout ce monde étrange et composite. Il émerge brièvement dans la littérature au moment d’être mis au ban par le zèle du pasteur Forster. Pendant un instant, il nous permet de jeter un coup d’œil dans l’univers mental de nos ancêtres. Pierre Jacob Notes 1. L R S C , Les dames d’Alsace devant la légende, la religion, la E OY DE AINTE ROIX patrie et l’art, Edition Hagemann, Strasbourg, 1881, p. 419. R R , ODOLPHE EUSS L’Alsace au dix-septième siècle, au point de vue géographique, historique, administratif, économique, social, intellectuel et religieux, 1898, p. 89 (2). S Charles, Historisches Wörterbuch der Elsaessischen Mundart, CHMIDT Strasbourg, 1901, art. « bächten, bechten », p. 20. Les folkloristes du XIXe siècle signalent cette pratique à d’autres moments de l’année, le 1er mai par exemple. (3). Voir la version allemande de Wikipedia, sous Weiberfastnacht. (4). Pour d’autres exemples de cette pratique dans le monde alémanique, voir Wikipedia , sous Weiberzeche. L’article est plutôt bien fait, et présente des variantes qui permettent de suivre le recadrage puis la disparition d’une coutume ancienne. (5). Reuss attribue ces comportements à l’effet de l’alcool. Il montre ensuite les maris ramenant à la maison leurs femmes titubantes. (6). S ,C., Historisches Wörterbuch, art. « Roraff », p. 285. CHMIDT (7). G , Ch., L , J., Les annales et la chronique des Dominicains de ERARD IBLIN Colmar, Colmar, 1854, p. 203. On signale en note d’autres coutumes comparables. (8). Darnauch do komet die milte Behte/Di nach hat gar ein gross Gslehte,/Die stick zwene broten an den spiss,/ Und briete und machte einen guten Friss/…Und ginge mitte behten affter den Gassen,/Und drug da uff on alles Duren/Und lud ir guten Nachgeburen. C D , Das ONRAD VON ANKRATZHEIM Heilige Namenbuch, éd. Strasbourg, 1878, v. 399.

(9). Perchta, « la brillante », est en fait Freia, femme de Wotan. En Allemagne du sud, elle porte le nom de Hulda, « la bienveillante ». Freia intervenait sous deux formes : la méchante vieille chargée de clore l’année ; la jeune, blanche, lumineuse qui annonce une année prospère et féconde. Cette dualité est encore perceptible dans le monde alpin, où sévissent les perchten, bienveillants et malveillants. Le 6 janvier, jour du Frauenzehrtag s’appelait autrefois Berchtag. (10). G , Die Omeis, Strasbourg, 1516 EILER (11). Geiler , Die Omeis, p. 47b. (12). Rappelons le rite des Perchten dans le monde alpin. Le parallélisme est frappant. Les personnages costumés en boucs qui parcourent les rues sont les héritiers du cortège de Perchta. (13). Item uff sonntag nach . Bartholomaei, zogen die burgersoehn und etliche knecht miteinander gen Schaeffoltzheim, da tantzte man umb ein bock, der kam gen Wolffsheim, und da die heimzogen, schlugen sie sich wohl an dreyen orten. Martin S , Annalen de Barfüsser zu Strassburg, TAUFFENBERGER éd. par Rodolphe R , Bulletin de la Société pour la Conservation de EUSS Monuments Historiques d’Alsace, 18, 1897, p. 295-314, p. 310. Autre difficulté : la bagarre a-t-elle opposé les Strasbourgeois entre eux, ou ces mêmes citadins aux villageois ? Au XVIe siècle, on voit à plusieurs reprises les autorités de Strasbourg combattre des traditions populaires dans les villages.