Une tradition millénaire, dont peu de gens connaissent encore le sens … Schieweschlawe Le lancer de disques (II) D ans le billet récent, nous donnions la parole à un ethnologue allemand qui décrivait les coutumes en cours en Alsace en 1870. Parmi elles il faisait Figurer le Schieweschlawe (1). Cette tradition, qui consiste à lancer depuis une hauteur un petit disque de bois enFlammé, n’a pas, à notre connaissance, fait l’objet d’une étude approfondie à destination du grand public alsacien (2). Dans les pages qui suivent, nous ferons l’état des lieux, avant de reculer dans le temps, d’ouvrir de nouvelles pistes et de rechercher l’origine de cette coutume. Exactement comme pour la roue de Contz, vous l’avez compris.

Schieweschlawe A gauche, les disquettes en frêne circulaires, en usage en Alsace. A droite, celles de forme carrée, utilisées dans certaines localités d’Outre-Rhin. Ce terme alsacien se segmente en schiewe, « disques, rondelles » et schlawe, « frapper ». En allemand, cela se dit scheibenschlagen. Les pratiquants montent sur un relief et là, ils allument un feu auquel ils exposent de petits disques en hêtre percés en leur milieu d’un trou, et qu’ils ont a piqués au bout d’un bâton. Une fois ces rondelles enDlammées, on les fait tournoyer, puis on les catapulte en direction de la vallée en frappant du bâton sur une petite rampe de bois (Schiewebank). Au moment du lancement des disques, les participants prononcent des formules dont un grand nombre ont été conservées par les folkloristes depuis au moins un siècle. Traditionnellement, ce sont les jeunes hommes du village qui organisent cette fête et les disquettes sont destinées à des jeunes Dilles. Après le lancer des disques, on retourne au village en cortège et l’on recueille la récompense pour ses efforts, généralement des beignets, mais il peut s’agir de pain et de lard. Les généreux

donateurs avaient jadis droit à des chants, dont les textes ont été conservés par les folkloristes (3). Une coutume germanique ? Cette coutume fonctionne encore en Alsace, et dans l’ensemble de la zone alémanique et bavaroise (4). Des toponymes attestent de l’ancienneté de la pratique. On relève des Scheibenberg ou des Scheibenbuckel («colline des disquettes ») près des villages suivants: Albé, Bassemberg, Breitenbach, Maisongoutte, Neuve-Eglise, Saint-Martin, Saint-Maurice, Saint- Pierre-au-Bois et Triembach (5). Aujourd’hui, le Schieweschlawe n’est plus pratiqué que dans quelques communes telles que Dieffenthal, Offwiller, Maisonsgoutte, Wintzenheim-Kochersberg, Magstatt ou fehnacker. On peut parfaitement imaginer que sous l’effet croissant du tourisme, on verra de nouveaux feux s’allumer sur les collines et des associations renouer avec plus ou moins de bonheur avec la tradition. Mais essayons de revenir aux origines de ce rite. Au XIXe s., la coutume était décrite par Erckmann-Chatrian et Charles Grad (6). Auguste Stoeber et Louis Schneegans la mentionnent à Wasselonne, Scharrachbergheim et Wolxheim (7). Au XVIIe s., la documentation alsacienne signale la coutume à Kaysersberg, en 1602-1604, et à Mothern. Curieusement, on parle alors de Sunnigradt « roue solaire » (8). Reculons encore dans le passé, et il nous faut quitter la région. En 1893, Friedrich Vogt publiait le fruit de ses recherches sur le Scheibenschlagen dans les régions voisines de l’Alsace. C’est grâce à lui que nous aurons accès aux sources les plus anciennes (9). Ainsi, en 1520, Johannes Boemus décrit de la manière suivante un lancer de disquettes à Wurzbourg, en Franconie : « Devant la citadelle, sur la hauteur qui domine la ville de Wurzbourg, les gens de la cour épiscopale allument un feu. On y pose de petits disques de bois perforés. Une fois enDlammés, ils sont Dixés sur des baguettes Dlexibles et, par un coup adroit et vigoureux, lancés dans les airs par-dessus la rivière Main. Des

gens qui n’ont jamais auparavant, assisté à ce spectacle, croient voir voler des dragons de feu » (10). Mais le témoignage le plus ancien remonte au 21 mars 1090. Ce jour-là, la belle église de Lorsch, en Hesse, est détruite par un incendie. La chronique du couvent rapporte ce qui suit: « Le jour-même que nous avons mentionné (12 des calendes d’avril), alors que la nuit tombait déjà, …le peuple s’assit pour manger et boire, puis certains se levèrent pour jouer. Il se trouve que parmi les exercices du jeu, un disque était allumé comme de coutume, sur son pourtour, par la main d’un soldat, puis une impulson très énergique imprimait à la Dlamme un mouvement circulaire. Il fournissait aux yeux de l’assistance une démonstration de force et en même temps la grâce d’un spectacle. Pourtant, ce disque, lancé par un imprudent, détourné moins par mauvais exprit que par malchance, s’envola jusqu’au faîte de l’église. Là, calé entre les tuiles et les chevrons, et sous l’effet du vent, il alimenta un incendie » (11). Le geste du lanceur de disque ne semble pas avoir changé depuis 9 siècles. On apprend au passage que l’assistance a participé à un banquet, suivi de jeux (lusus), au cours desquels l’incident aurait été provoqué par un militaire. Ce témoignage, le plus ancien conservé, ne nous dit pourtant rien sur les origines de la pratique. Si l’on suit Vogt, il semblerait que cette pratique existait dans toute l’Allemagne du sud. Nos propres explorations n’ont pas permis de la trouver à l’ouest des Vosges. Ce serait donc, à première vue, une coutume plutôt germanique. Au moment du Schieweschlawe, on allume également des feux, dans lesquels on enDlamme les disquettes. Vogt fait remarquer qu’ils ne sont pas attestés avant le XVIe s., mais dans le registre des coutumes, cela n’a rien d’étrange: beaucoup de traditions très anciennes n’émergent dans la littérature qu’à partir de la Din du Moyen-Age.

Les aspects astronomiques du schieweschlawe. Rappelons pour commencer que chez les Celtes et les Germains, nombre de rites étaient liés aux rythmes astronomiques, dont ils tiraient en partie leur contenu. Au début du XIes., l’évêque Burchard de Worms, qui lutte contre les survivances païennes, nous donne la liste des rites interdits: « 61. As-tu observé les traditions des païens, que les pères ont transmises à leurs Dils jusqu’à nos jours…? Tradition qui commande que tu vénères les éléments, la lune et le soleil, ou la course des étoiles, la nouvelle lune ou son éclipse ? Que tu croies pouvoir, par tes cris ou par ton assistance, lui (au soleil) faire retrouver sa splendeur ? ou obtenir le secours de ces éléments ? Ou du pouvoir sur eux ? » (12). On a donc des traces d’un corpus de croyances liées au calendrier et de rites destinés soit à soutenir les astres, soit à obtenir leur secours. La question de la date Avec la christianisation, le calendrier a été modiDié, et avec lui, la place de certaines fêtes, qui se sont ainsi fossilisées et leur message d’origine s’est brouillé. Geiler de Kaysersberg afDirme par exemple que les amusements populaires du Mardi-Gras avaient anciennement lieu à l’Epiphanie: « Ils (Les païens) honoraient le dieu Janus, comme nous-mêmes, au Nouvel An, célébrons la Circoncision du Seigneur, et ils le faisaient de diverses manières: certains par des danses et des sauts (springen), d’autres par des tournois, d’autres en décorant les logements avec des branches de sapin, d’autres en collectant des aliments, d’autres en s’envoyant en cadeau des pains d’épice et du vin, etc. A la longue, cela a été supprimé par l’Eglise, mais les méchantes gens ont conservé ces pratiques et les ont déplacées au Mardi-Gras, moment où ils se montrent insensés et se promènent déguisés. Tout cela vient des païens » (13) ».

Une fois armés de cette grille de lecture, revenons au sujet. Le schieweschlawe se place aujourd’hui le 1er dimanche après Mardi-Gras, ou à la Saint Jean, au moment du solstice d’été (21 juin). Dans la chronique, de 1090, il a lieu le 21 mars, au solstice du printemps. F. Vogt admet que le lancer de disques aurait migré depuis le début de l’année jusqu’au 21 juin (14). Le schieweschlawe et la prédiction de l’avenir Le schieweschlawe, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui a considérablement perdu de son symbolisme. Les descriptions les plus récentes en font foi. On a cependant trace d’une fonction oraculaire. On y trouve allusion dans le Tristan et Iseut de Gotfried de Strasbourg (1185-1215). Le roi Gurmun vient de perdre le duc Morolt, meilleur rempart de son pouvoir. Tristan lui dit ceci: Le disque qui portait son honneur, Et que Morolt a assurément expédié, Dans tous les pays voisins Est retombé ici… (15) Le schieweschlawe et la roue de Contz Le rite de la roue de Contz et le schieweschlawe ont plusieurs points communs. - Le premier est la roue elle-même, dont la disquette pourrait être une miniaturisation. La roue est un symbole solaire - Dans les deux cas, ces roues descendent une colline. Dans une formule accompagnant le schieweschlawe, on entend : Schible, schible, über d’Ri, ce qui ne signiDie pas « par-dessus le Rhin (Rhein) », mais « par dessus le talus » (Rain) (16). - L’association entre une roue et le feu. A Contz, la roue ellemême est enDlammée et des porteurs de torches l’accompagnent dans sa descente. Dans le schieweschlawe, la disquette est mise à feu dans un brasier. - Dans les deux cas, on a une répartition des rôles entre les sexes. Dans un lancer de disquette, cette dernière est destiné à

une jeune Dille. Le rite débouche sur la formation de couples. A Contz, les femmes et les Dilles attendent près d’un puits la roue que leur envoient les hommes. Elles saluent son passage par des cris de joie. - La fécondité est au centre des deux rites. A Contz, il s’agit de celle de la terre. Dans le lancer de disquette, c’est celle des humains. Heino Pfannenschmidt signalait dans ce contexte un rite alsacien consistant à frapper les Dilles avec une baguette porteuse de fécondité (17) . Quant aux différences, relevons ceci: - Evidemment la taille de la roue. - A Contz, ce sont les hommes, collectivement, qui lancent la roue, et les femmes qui l’accueillent, regroupées près d’une fontaine. Dans le Schieweschlawe, ce sont les garçons, individuellement qui attribuent la schieb à une jeune Dille. Le lancer de disquette est-il dérivé du lancer de la roue, ou les deux rites ont-ils de tous temps coexisté avec des fonctions différentes ? Lorsque des hommes accompagnent la roue de Contz en faisant tournoyer leurs torches, sont-ils assimilables aux lanceurs de disquettes du schieweschlawe ? Souvenons-nous des statuettes gallo-romaines s’appuyant sur de petites roues : a-t-on affaire à des rites, voire des compétitions de lancer de roues, qui se situeraient entre la grande roue enDlammée d’Agen ou de Contz, et l’humble disquette de frêne ? Que des pistes, que des hypothèses. Mais qui aura la curiosité de s’y frotter ? Pierre Jacob Notes 1. Voir supra: « Rites et croyances en Alsace vers 1870 , I ». 2. On trouve quelques informations dans la presse locale. Egalement DIRWIMMER Christian, « Le Schiweschlawe » - Fête

des brandons, Annuaire de la Société d’Histoire du Val de Villé, n°18, 1993, p. 117- 122. Auguste STOEBER, Dix siècles de croyance, coutumes, superstitions, récits ppopulaires et curiosités de l’Alsace, Ed. Cayelles, 2013, p. 178-179. 3. Sur internet, et sous Wikipedia, le sujet est traité en français, art. « Schieweschlawe. » C’est la contribution la plus maigre. Sous « Scheibenschlagen », on trouvera des explications nettement plus étoffées en anglais et en allemand. 4. Elle est en fait bien plus vivante Outre-Rhin, comme bien des traditions populaires. 5. DIRWIMMER, C. p. 117. 6. ERCKMANN-CHATRIAN, Maitre Gaspard Fix et autres comtes, Paris, 1963 (Rééd.), p. 281-283. 7. STOEBER, August, « Volkstümliche Gebraüche, p. 92 - 180 (p. 120) Alsatia, 1851; SCHNEEGANS, Ludwig, « Volkstümliche Gebraüche… », p. 181- 201 (p. 196- 198). 8. La source n’est pas donnée. Elle permettrait d’éclairer l’emploi de Sunnigradt, qui signiDierait carrément « roue solaire ». 9. Friedrich VOGT « Beiträge zur deutschen Volkskunde aux älteren Quellen », feitschrift des Vereins für Volkskunde, 1893, p. 349 - 372. Nous avons déjà sollicité cet auteur à propos du lancer la roue à Contz. 10.Ante arcem in monte, qui urbi Herbipoli supereminet, ab episcopi aulicis etiam ignis Lit cui orbiculi quodam lignei perforati imponuntur, qui, cum inLlammantur, Llexibilibus virgis praeLixi, art et vi in aerem supra Magonum amnem excutiuntur: Draconem igneum volare putant, qui prius non viderunt. BOEMUS, Johannes, Omnium gentium mores, leges et ritus, livre III, chap. XV (De Franconia). 11.Ipsa, quae prediximus die (XII Kal. Apr.), vergente iam in vesperum, postquam exemplo … sedit populus manducare et bibere, et surrexerunt ludere, forte inter cetera ludorum exercitia, discus in extrema marginis ora, ut solet, accensus militari manu per aera vibrabatur, qui acriori impulsu circumactus orbicularem Llammae speciem reddens, tam ostentui virium quam oculis mirantium spectaculi gratiam exhibet. Is a quodam non tam

perniciter , quam infeliciter tandem intortus, ad summum ecclesiae fastigium imprudenti iactu evolavit, ubi inter tegulas et cariosos asseres artius insidens, animante vento fomitem incendio praebuit. Codex Lauresheimensis diplomaticus ed. Academia Theodoro-Palatina, T.1, p. 200, sq. 12. Source : Mc NEILL and GAMER, Medieval Handbooks of Penance, p. 329-333 ; 337-340. Columbia University, 1965. 13. …den got (Janus) erreten sie als wir den newen Jars tag eren die beschneidung des herren und erten in mit mancherlei. Etlich mit tanzen und springen ander mit stechen ander mit danreisz in die stuben legen ander mitzbechten ander das sie einander gaben schicken lebkuchen wein etc. Was es dan wz uff dz zeit het die kirch daz abgethon, so haben es doch die bösen menschen gespart bisz zu der fastnacht so sie unsinnig seint in butzen cleidern lauffen. Das ist als von heiden hie. GEILER, die Emeis, p. 47-48 14.F. VOGT. op. cit. Aussi L.SCHNEEGANS, « Volkstümliche Gebraüche am Tage Skt Johannis des Taüfers mit besonderer Rücksicht auf Strassburg und das Elsass », Alsatia, 1851, p. 181- 201, (p. 197-198), qui fait remarquer que villages protestants et catholiques ne placent pas le schieweschlawe à la même date. Wasselonne au Carnaval, Wolxheim et Scharrachbergheim à la Saint-Jean. 15. Prédiction de l’avenir. F. VOGT, op. cit., p. 365 suiv. 16. H. PFANNENSCHMID, Fassnachtsgebräuche in Elsass - Lothringen, 1884, p. 17 17. H. PFANNENSCHMID, p. 29. Elles étaient geLitzt, terme qui existe toujours avec le sens de « chic, bien ». Penser au rite romain des lupercales, des jeunes gens qui couraient nus dans Rome et frappaient toutes les femmes de lanières destinées à leur apporter la fécondité.