Un incident de frontière Guillaume Schnaebele est Alsacien. Né en 1831 à Eckbolsheim, il a opté pour la France en 1871. En 1887, il est commissaire spécial à Pagny-‐sur-‐ Moselle, près de la frontière des provinces perdues. Ses chefs sont satisfaits de lui et il a été fait chevalier de la Légion d’Honneur. De l'autre côté de la frontière, il y a son homologue allemand, un Alsacien du nom de Gautsch. Lui, il a accepté non seulement de devenir sujet impérial allemand, mais même de servir comme G S UILLAUME CHNAEBELE fonctionnaire de police. Les deux 1831 -‐ 1900 hommes ne s’aiment guère. Schnaebelé a traité son collègue de renégat, et Gautsch l’a accusé d’espionnage. Justement, ce 20 avril 1887, le commissaire Schnaebele se rend à un rendez-‐vous que lui a fixé Gautsch à la frontière. Il s'agirait d'un poteau frontière allemand renversé. « Il faut que nous dressions ensemble un procès-‐verbal » disait la lettre de Gautsch. Il est deux heures de l'après-‐midi et le temps est frais. Schnaebele a donc revêtu un pardessus et marche d'un bon pas sur la route qui mène de Nancy (côté France) à Metz (côté Reichsland). La route est déserte. Au loin, sur la gauche, deux ouvriers agricoles travaillent dans les vignes. De l'autre côté, en contrebas, des manoeuvres allemands s'activent sur une voie ferrée, et ne peuvent donc pas voir ce qui pourrait se passer sur la route. Schnaebelé parvient à proximité du poteau-‐frontière français. Gautsch, son collègue allemand d'Ars-‐sur-‐Moselle, n'est pas encore arrivé et Schnaebelé n'aime pas cela. Le commissaire français s'impatiente, fait quelques pas du côté allemand. Subitement, un homme en blouse grise surgit d'un
fossé, salue Schnaebele puis se précipite sur lui, essayant de l'entraîner plus avant en territoire allemand. L'autre se débat avec succès mais doit bientôt faire face à un deuxième adversaire lui aussi vêtu d'une longue blouse grise. Le commissaire arrive à se dégager, regagne le territoire français, proteste en allemand : « Que me voulez-‐vous ? Je suis Guillaume Schnaebelé, commissaire spécial à Pagny. Je suis ici chez moi ! Voilà la frontière! ». Ses deux agresseurs ne l'écoutent pas et réussissent à l'entraîner en Allemagne sans que les deux ouvriers agricoles témoins de la scène aient pu intervenir. Les six manoeuvres allemands alertés par les cris du Français arrivent en courant. Mais ce qu'ils voient les arrête net: les deux agresseurs retirent leurs blouses et arborent de superbes uniformes de policiers. Ils passent ensuite les menottes à Schnaebelé qui est conduit à pied jusqu'au village de Novéant, puis en train jusqu'à Metz. Là, on le met au secret. Fin de l’épisode. L’arrestation de Guillaume Schnaebelé. Source : Le Journal Illustré
Les origines de l’affaire Aux origines de l’incident de frontière, il y a l’arrestation en février 1887 par la police allemande de plusieurs alsaciens travaillant pour les services de renseignement français. Le principal suspect est Tobias Klein, Cet ancien maçon, devenu représentant en alcools, a trouvé à s’employer après 1871 dans les chantiers militaires allemands. Son beau frère, Martin Grebert, est domicilié à Schiltigheim, où il possède une petite fabrique. Il a, comme Klein, travaillé aux fortifications, où il a fait sa connaissance. Le troisième arrêté est un restaurateur de Strasbourg Johann Friedrich Ehrhart. Depuis 1880, Klein travaillait pour les services français, et touchait mensuellement 200 marks pour les plans des fortifications de Mayence et Strasbourg, et des renseignements sur les événements militaires. Il avait été contacté par l’agent Hirschauer, puis recommandé à Vincent, le chef suprême, qui l’a redirigé vers Guillaume Schnaebelé. Grâce à Klein, pendant 8 ans, le gouvernement français a été renseigné sur les garnisons, les fortifications, leurs modifications, l’approvisionnement, les procédures de mobilisation, les essais sur les explosifs, etc. Au moment où il est arrêté, en février 1887, Klein est en correspondance avec Schnaebelé, qui vient de lui demander des renseignements précis sur les fortifications de Strasbourg. Il n’aura pas le temps de lui répondre. On comprend que Guillaume Schnaebelé soit dans le collimateur de la police allemande, et qu’elle cherche une occasion de lui mettre la main au collet. L’affaire Schnaebelé à Paris Côté français, cette affaire tombe très mal. Le pays n’a toujours pas digéré la défaite de 1871 et beaucoup rêvent de revanche. La population doit faire face à une crise économique, ce qui rend l’opinion publique plus sensible aux scandales financiers qui éclaboussent le personnel politique. On sent monter une vague
d’antiparlementarisme, de nationalisme, de xénophobie et d’antisémitisme. Un personnage sait admirablement jouer sur ces sentiments, le général Boulanger. Il a donné des gages de républicanisme, mais il a aussi l’appui des milieux conservateurs, écartés du pouvoir depuis 1879. Il présente bien et électrise les foules au moment des parades. Devenu incontournable, il se retrouve au Ministère de la Guerre. Son arrivée au gouvernement coïncide avec une véritable vague d’espionite. Entre mars et mai 1887, on a créé pour la police et la gendarmerie un carnet B recensant les étrangers soupçonnés d’espionnage. Mais en même temps, Boulanger développe, sans en aviser ses collègues, les services secrets français. Le premier service de renseignement français avait émergé en 1871, avec la réorganisation de l’Etat-‐ Major. C’est ainsi qu’est né Georges Ernest Boulanger le Deuxième Bureau, et en 1837 - 1891 son sein, une unité plus réduite, connue entre 1886 et 1899 sous le nom de Section de Statistique. L’arrivée de Boulanger au ministère de la Guerre a favorisé l’évolution de ce système. Il avait son propre projet politique, qu’il appuyait sur la paranoïa ambiante quant aux infiltrations d’espions, et sur le profond désir de revanche. Les activités de Schnaebelé, et d’autres, le long de la frontière du Reichsland, doivent être replacées dans ce contexte.
Premières réactions françaises En ce mercredi 20 avril, les détails de l’arrestation de Schnaebelé sont rapidement connus à Paris C'est un gouvernement Goblet qui est aux affaires; le président du conseil -‐ on dirait aujourd’hui Premier Ministre -‐ ordonne au préfet de Meurthe-‐et-‐Moselle d'ouvrir une enquête administrative. En même temps le ministre de la Justice demande au procureur général à Nancy qu'il diligente une enquête judiciaire. De son côté, Flourens, ministre des Affaires étrangères, mandate Herbette, l'ambassadeur à Berlin: qu'il demande une entrevue à Herbert von Bismarck, le fils du « chancelier de fer », par ailleurs secrétaire d'Etat, qu'il s'informe afin de savoir s'il y a eu ou non violation de frontière. Comme on pouvait s’y attendre, la tension monte à Paris et à travers le pays. Les journaux français se déchainent. Le surlendemain 23 avril, le président du conseil, Goblet, réunit les ministres en présence du président de la République Jules Grévy. Flourens rend compte du résultat des investigations du procureur Sadoul. Goblet, très énervé, propose d'envoyer un ultimatum à l'Allemagne. Le général Boulanger, ministre de la Guerre, revient d'une tournée d'inspection dans les places de l'Est mais il se tait jusqu'au moment où tout naturellement Jules Grévy lui demande son avis. Le général lui tend alors simplement une feuille de papier et lui dit : « Signez cet ordre, et, en 18 heures, notre frontière sera occupée par des troupes suffisantes pour repousser toute agression. En six jours, l'armée française se formera derrière elle ». Le document n'est autre qu'un ordre de mobilisation générale. Signer, c'est s'engager dans un processus qui mènera forcément à l’affrontement. On est dans la situation qui a mené à la guerre de 1870 : des réactions de fiers-‐à-‐bras, avec en toile de fond un projet de retour au pouvoir des milieux conservateurs. Jules Grévy ne veut pas la guerre et il ne signe pas. Il répond qu’on ne peut pas envoyer un ultimatum au gouvernement allemand avant qu'il n'ait répondu aux observations françaises.
On se calme et on décide finalement de faire parvenir au gouvernement allemand les résultats de l'enquête du procureur général Sadoul. On répond ainsi à la demande du chargé d'affaires allemand. Le même jour, en soirée, on apprend qu’en perquisitionnant chez Schnaebelé à Pont–à-‐Mousson, le préfet a trouvé les deux lettres de Gautsch invitant Schnaebelé sur la frontière. Les contacts entre gouvernements On conclut à Paris que les autorités impériales étaient dans l'ignorance de cette affaire. C'est l'intervention de l'ambassadeur de France Herbette qui a, en fait, informé le gouvernement de Berlin de cette histoire dont il se serait, dit-‐il, bien passé. Le dimanche 26 avril, le président de la République est à son tour informé. Grévy s'exclame : « Voilà nos cartes et ce sont des atouts». Il fait photographier les deux lettres de Gautsch qui prouvent bien que Schnaebele a été attiré dans un guet-‐apens. Les documents sont acheminés le jour même par courrier spécial à Berlin. Dans la capitale allemande, en ce 24 avril, l'on campe encore sur ses positions : Schnaebelé a été arrêté en territoire allemand, mais si le contraire est prouvé, on relâchera le commissaire. Dans la soirée du 25, l'ambassadeur français reçoit les photographies des lettres de Gautsch. Le lendemain, il se rend chez Herbert von Bismarck. Ce dernier à la vue de ces documents ne peut retenir un mouvement de surprise, mais à aucun moment il ne met en doute l'authenticité des pièces produites. La décision allemande tombe le jeudi 28 avril. Herbette est informé que le commissaire français sera libéré. Bismarck, le chancelier, ne reconnaît pas la violation de frontière mais il estime que l’invitation de Gautsch constituait une sorte de sauf-‐conduit tacite. La note du chancelier rappelle que « les poursuites judiciaires dirigées contre M. Schnaebele se rapportent au crime de haute trahison, commis sur le territoire allemand ». La haute trahison dont il est question ici est l’activité d’espionnage de Klein et consorts. Mais, Bismarck conclut: « Si, malgré ces faits, le soussigné (lire : Bismarck) a cru devoir demander à l'empereur la
mise en liberté de M. Schnaebele, il a été conduit à agir ainsi en se fondant sur un principe du droit des gens d'après lequel il faut toujours considérer comme un véritable sauf-‐conduit l'invitation qui entraîne une violation de frontière dans le but de régler des questions administratives entre deux Etats voisins ». Bismarck a donc trouvé moyen de sortir de l’affaire la tête haute. Pour lui, Gautsch et ses collègues ont dérapé en arrêtant Schnaebelé, qu’ils avaient attiré en territoire allemand, mais il rappelle que ledit Schnaebelé dirigeait des activités d’espionnage en Allemagne. Ceux qui n’ont pas perdu leur sang froid : à gauche, Jules Grévy, président de la République française. A droite, Otto von Bismarck, et son fils Herbert. Le lendemain, Schnaebele est libéré. Il ne sera resté en prison que 9 jours. Il est devenu héros national, et on l’acclame en gare de Pont-‐à-‐Mousson lorsqu'il prend le train pour Paris. Pendant ce temps, son collègue allemand Gautsch reçoit des menaces et craint pour sa vie. A un journaliste anglais, il exhibe un pistolet dont il dit qu’il n’hésitera pas à se servir. Ce n'est que par la suite que les membres du gouvernement français auront connaissance des réseaux d'espionnage mis en place par Boulanger.
Lorsque les milieux gouvernementaux se rendent compte du danger que représente le général Boulanger pour la République, ils tentent de l’éloigner, mais cela ne fait que grossir la foule de ses partisans. Le mouvement boulangiste, soutenu par les milieux réactionnaires français, vise à réviser la constitution et n’hésite pas à envisager une guerre de revanche contre l’Allemagne. Les répercussions en Alsace Le boulangisme trouve évidemment des relais en Alsace-‐ Lorraine, où les milieux francophiles se reprennent à espérer une guerre qui ramènerait les « provinces perdues » dans le sein de la France. A Berlin, Bismarck s’inquiète, et demande au Reichstag le vote d’un budget de guerre. Devant son refus, il le dissout. La nouvelle majorité a ceci de particulier que l’Alsace-‐Lorraine a massivement voté pour des protestataires. Or, l’administration a l’habitude d’étudier les résultats des élections pour se faire une idée de l’attitude de la population face à l’Allemagne. Pour être juste, il faut préciser que le Reich ne demandait qu’à intégrer l’Alsace-‐Lorraine avec des droits égaux à ceux des autres Etats (Bavière, Saxe, etc). Pour cela, il fallait la collaboration des élites locales. Or, ces dernières, particulièrement dans les cantons catholiques, ne cachent pas leur sympathie pour Boulanger. La réaction à Berlin, est violente. Les milieux ultra-‐nationalistes prussiens se déchainent : ils réclament le démantèlement du Reichsland et des déportations de masse. Bismarck demande au Statthalter d’Alsace-‐Lorraine de frapper fort. Mais ce dernier, Hohenlohe garde son sang froid. Il impose pourtant des passeports, une surveillance policière et la dissolution de sociétés soupçonnées de boulangisme. La tension commence à retomber en 1891, après le suicide de Boulanger et l’effondrement de son mouvement. Le Reichsland trouve une certaine normalité dans les années 1903-‐1905, avec la naissance d’une véritable vie politique. En 1911, l’Alsace-‐Lorraine devient un Etat fédéral, au même titre que les autres, avec l’octroi d’une constitution.
Et les espions alsaciens ? Le 5 juillet 1887 commençait à Leipzig un procès à grand retentissement contre les espions alsaciens. Comparaissaient Klein, Grebert et Ehrard. Les principales preuves matérielles opposées aux accusés étaient 3 lettres de Schnaebelé à Klein, à qui il demandait des renseignements sur les fortifications de Strasbourg. Le juge d’instruction dépose que Schnaebelé avait, lors de son arrestation, refusé de donner des détails, mais que sur présentation des lettres, avait fait des aveux. Le 9 juillet, les débats sont clos. Klein est condamné à 6 ans de maison de correction, et Grébert à 5 ans de la même peine. Erhart est libéré. Conclusion En 2005, dans le cadre de l’arrivée du TGV à Pagny-‐sur-‐Moselle, il a été inauguré un pont “ Schnaebelé ” à Pagny sur Moselle. Un proverbe africain dit ceci : « Il y a un moment pour ramasser la pierre, un autre pour la jeter, un autre encore pour la reposer ». Il semble que 118 ans après les événements, certains n’ont toujours pas reposé leur caillou… Pierre Jacob Sources : E B -‐ L’Alsace/Le Pays -‐ 04/99 DOUARD OEGLIN D S. B , « Georges Boulanger, : the Third Republic’s Spy Master ? EBORAH AUER Proceedings of the Western Society for French History, Vol. 39, 2011 Le Temps, le 30. 04. 1887. S L , Politiques de l’ombre, Etat, renseignement et surveillance EBASTIEN AURENT en France, Paris, 2009