La corporation des menteurs de Colmar « Cette corporation existait à Colmar avant la Révolution de 1789. Elle groupait des bons bourgeois qui, las des soucis quotidiens et des affaires, venaient s’y reposer l’esprit tout en s’y amusant. Les bourgeois se rencontraient dans une auberge de la ville pour y boire, manger, rire et fumer ensemble. La corporation était régie par des dignitaires dont l’un était « grand Bailly ». Elle se décorait pompeusement du titre de Diète et le sceau dont on paraît les « actes officiels » portait deux écussons : l’un d’argent à trois canards ; l’autre d’or à la fasce de sinople accompagnée de trois trèfles. On s’y amusait bien ! A ceux qui venaient s’y faire inscrire, en qualité de membres de la corporation des menteurs, et qui y étaient admis ensuite, des diplômes – pardon ! lettres patentes – étaient délivrés dont le texte était le suivant : « Nous Grand Archichancelier de la Diète générale de Monterahaud, et en cette qualité baron, haut justicier de la ville et fauxbourgs de Cracovie, contrôleur général de toutes les vérités qui se disent en ce bas monde, chef de tous les menteurs, nouvellistes qui s’exercent dans le bel art de mentir

finement, sans porter préjudice aux autres qu’à la vérité dont nous faisons profession d’être ennemis jurés ; A tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut, Joie et Santé, et surtout haine implacable pour la vérité. Avons reçu les très humbles supplications de plusieurs de nos chevaliers et officiers de la diète qui nous ont exposé que le sieur Dominique Piperoux, maître tailleur pour hommes, demeurant dans la ville de Colmar, rue Saint Nicolas, désirajt d’être agrégé dans ladite diète, s’exerçait depuis son bas âge jusqu’à ce jour dans la noble profession de mentir et qu’il y avait fait de si grands progrès qua dans peu il s’était acquis la réputation de modèle en ce genre. A ces causes, enquête scrupuleusement faite des dispositions heureuses , des rares talents et des brillants succès dudit suppliant, voulant seconder le pieux désir qu’il a de pouvoir mentir avec autorité, lui avons accordé et octroyé, accordons et octroyons dès à présent le grade de frère et chevalier de l’ordre des vérités altérées. Lui donnons le plein pouvoir d’y agréger, après un examen suffisant, toute personne qui se présentera à lui, par intérim, lui faire expédier des lettres signées de la main de notre très cher et bien aimé , le sieur Briele, demeurant à Colmar, père, maître des novices, lesquelles seront scellées de notre petit sceau, à charge par lui d’en voyer un état dans notre bureau et de se servir pour greffier de la personne de M. Dufflot, dont la capacité nous est connue, et à son défaut de personnes très expérimentées dans l’art de bien mentir, pour, après un fidèle rapport, nos lettres de grand sceau en être expédiées. Ce faisons, lui avons donné et lui donnons plein pouvoir de mentir impunément dans toutes les provinces de Normandie, Bretagne, pays d’Aunis, Anjou, Maine, Touraine, Berry, Chartres, Languedoc, Guyenne, Bigorre, Périgord, Limousin, Hautes et Basses Alpes, dans les comtés d’Armagnac et généralement dans tous les autres lieux de ça et là des mers qui sont dans notre empire, et pour l’effet de l’exécution de nos ordres, nous enjoignons à tous nos sujets de le publier et reconnaître comme tel, afin que personne n’en prétende cause d’ignorance, à peine contre les contrevenants d’être punis sévèrement suivant les lois de la diète, car tel est notre plaisir. Réunis à Monterahaud en pleine diète, contre le contre-scel de notre archichancelier le 17 de la lune 1785. Ont signé Paquereaux, grand Bailly ; du Rungs, architecte, ancien ; Mantoux, contrôleur ; Ignace Antoine, ancien, frère ; Dufflot, greffier ; Ellerique, secrétaire perpétuel ; Briele, père des novices ; Dulong, conseiller intime de l’ordre ; Rayot frère juré ; Guyot ; Monfort, Canadier secrétaire ». L’histoire de Colmar est toujours curieuse et parfois plaisante à étudier. On voit quel humour y régnait du temps des bons vivants. Henri Erichson

Source : La vie en Alsace, 1937, p. 65